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24/04/2012

Les Verticaux

La Martinique aux martiniquais. Le film de Camille Mauduech construit l’antithèse des slogans nationalistes que le titre ne distingue pas. Il s’intéresse politiquement et esthétiquement aux conceptions d’une liberté à forger au sein d’un territoire. Le film s’inscrit à l’opposé d’un monde compartimenté. A travers quelques lignes de force de ce documentaire, essayons de tirer au clair ce qui fait porter une fierté au coeur à la sortie de la séance, à la rescousse des lourdeurs d’un climat délétère actuel. Les dispositifs sont nombreux et précis pour retrouver le vent de libération de là où il est issu, sans projeter de l’extérieur sa provenance. 

 

 

Un fondu enchainé: le drapeau français aux bandes droites se fond dans un drapeau où la bande rouge est transformée en triangle rouge et les bandes verticales désormais horizontales. Cuba n’est pas loin. Le triangle de la liberté du drapeau cubain rappelle d'autre triangle de fraternité, la résultante des libertés passant de mains à mains entre trois nations réunis dans ce film au souffle d'une contestation: 3 axes, Algérie, Martinique, France, trois sommets du triangle. Les futurs partisans de l'Ojam (Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique) iront s'entrainer avec le FLN, car à la réception de l'acte de mobilisation pour la Guerre d'Algérie, les étudiants antillais devaient choisir. Ou combattre contre leurs valeurs ou fuir en clandestinité et écouter un parti de «l’ombre» organisé par Manville et Glissant. Si le papier administratif ne peut plus fleurir en «fleur d'hibiscus», il contraint au choix. Déjà pris à Paris, «pris pour des algériens», la cause s'entendait. Le fondu met en place le triangle comme la résonance d’un désir, de sortir de l’oppression coloniale (relayé par des documents d’époque montrant les conditions sociales impossibles aussi sur le territoire martiniquais: quarante enfants par classe, hôpitaux en berne...). 

Un montage inclusif: pris, les membres de l’Ojam sont emprisonnés dans les murs de Fresnes. A l’intérieur de la prison, ils se constituent en cellules, avec d’un côté les autonomistes, et de l’autre, ceux qui étaient affiliés au parti communiste. Ensemble, ils travaillent à leur défense et au retentissement du procès. Les débats ne cessent de créer des interférences à la monotonie du lieu d’enfermement. Des cellules à l’intérieur d’une cellule, exactement en terme immunologique, gangrenant l’environnement pénitencier, les sourires affluent de ces réunions passionnées. Le montage entrechoque les photos d’époque faisant ressortir d’avec la pleine conscience des risques, la complicité plus que complice des choses accomplies par ceux qui ensemble avaient mis au point le scandale. Le «farouche» composé de toutes ces mains fait pâlir bien des consciences (déjà pales). 

Une voix off: quasiment absente du film. La réalisatrice ne donne pas sa vision des choses en guidant la réception du film. En clôture et en incipit du film, elle place néanmoins son projet sur des rails, entre ce qu’elle dit appartenir au récit de marronnage et à la fin, à l’espérance d’une décolonisation (citant les très lucides mots de Frantz Fanon), avec l’homme décolonisé au sens large de toutes les compromissions à une occupation purement répressive. Effet de stylisation de cette voix off clairvoyante aux deux extrémités du film sur des plans de Fort de France de nuit?? En multipliant les témoignages de ceux qui ont participé au groupe, elle enregistre autant de reflets fidèles aux multiples intentions de l’époque. La volonté n’est pas de réduire au discours mais de se pencher sur un passé pour en déceler l’énergie féconde. Le travail d’archéologiste s’entretient ici avec ce qui est toujours vif (et Monsieur Sainte Rose plus que jamais présent) à peine recouvert par les années, à garder à son exposition d’insoumission. Et pour ceux qui ont disparu, les pensées des vivants n’en font pas abstraction. «La Mort accomplit un fulgurant montage de notre vie», quelle fierté alors que cette révolte choisie, les témoignages recueillis déployant l’onde d’un engagement.

Des sons directs et un enregistrement à plusieurs caméras. Les protagonistes  sont filmés chez eux, assis. Dans leur dos recèle beaucoup d’eux, de la fenêtre ouverte à la pile de livres. L’arrière plan ne serait-il qu’un décor d’habitude? Ici, il transpire autant que les récits de persistance à l’ouvert. Les reflets de vitres ouvertes sur les lunettes de Victor Lessort relayent ce qu’on entend des paroles prononcées, en une traduction immédiate. Livres, fenêtres, plantes, la réalisatrice capte les visages toujours proche d’une sortie d’un esprit ou du corps, capable de retrouver une clandestinité si les temps virent à l’aigre. Les différents axes de caméras permettent de montrer le dit parfois à une importance de proférer, davantage à renforcer l’impression d’être pris «dans un échange, et non à distance de celui-ci, au loin» (Touratier sur des films d’Ozu, le film de Camille Mauduech esquissant une similaire économie du cadre et de l’atmosphère). Le film insiste sur les multiples sources de l’insurrection (la «castromania» citée, et l’Algérie plus que jamais aux pôles) mais aussi sur la spontanéité immédiate d’une insurrection qui ne visait pas tant la joie d’un soulagement que d’embrasser les multiples et les possibles d’un monde en mouvement. 

 

«L’homme nouveau décolonisé» cité à la fin du film, rendu à sa possibilité de vision, s’érige d’une verticalité, après avoir si longtemps était trainé à ras de terre. Le film adopte dans sa chronologie des dates à partir de Décembre 59 et des premières exactions de Rivière basse pilote. Un nouveau calendrier parait remplacer celui du temps qui passe. Comme les nouveaux calendriers pour les révolutionnaires, quelques lignes de Césaire semble instaurer un nouveau rythme de calendrier lagunaire: 

 

«j’habite de temps en temps une de mes plaies 

chaque minute je change d’appartement

et toute paix m’effraie

des siècles durant

tourbillon de feu 

ascidie comme nulle autre pour poussières

de mondes égarés

ayant craché volcan mes entrailles d’eau vive»

 

Face à ce que l’image peut d’habitude entretenir de même, un fondu qui ne dit que l’identique, un montage discursif, une voix off qui assène un commentaire, des axes de caméra comme simples variantes, ce film propose de différencier, à partir d’un dispositif qui tend à forger sa propre langue par rapport aux images, une pensée toujours à l’oeuvre dans le temps. Si la Martinique aux martiniquais devient la semaine dernière l’exemple d’une identité revendiquée contre d’autres dans la bouche d’une candidate extrême, comme contre exemple, la réponse singlante et belle d’Audrey Pulvar, sur le même plateau de télé «vous voulez qu’on parle de nos pères?» a la répercussion de l’insupportable au fleuret des reparties verbales saillantes. La verticalité, de vie, de poésie, d’éthique pour saisir un mot à la mode, et non de droiture dans des bottes, prendra les mots de laxisme et de liberté qui lui sont reprochés, non comme des vieilles tares, mais comme l’expression de valeur à  vivre d’entrailles, aux multiples des voix. Le film de Camille Mauduech tombe à point nommer pour en affirmer une vision.

 

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