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14/11/2011

Cargo: récit du pays des ombres

Le réalisateur Charlie Rojo s’embarque pour une traversée entre Le Havre et Shangai, sur un cargo à containers. Ce passager atypique ne filme pas «encore» un sujet documentaire. Son abord de l’image tait les raisons de son voyage et reste au plus près d’une obscurité, de ce qui ne se dira pas parce que la parole linéaire serait trop neutre à traduire un désastre. Un visage de marin filmé en très gros plan annonce, que quand on s’embarque, il faut laisser son désespoir à quai. L’équipage s’engage pour une durée, abandonnant un peu de lui-même, à la fois sur la terre ferme et lors de cette traversée qui peut parfois apporter autre chose qu’un simple déplacement. Les phrases échangées entre marins sont courtes, et les gestes rythmés au nécessaire sur le bateau (réparations). C’est surtout avec soi que l’on voyage sur un tel cargo, entre l’obscur d’un intérieur et la forte lumière extérieure. Une longue durée inscrit ces variations de lumière comme un révélateur de temps. Ce qui n’a pas été éclairci à quai, ou mal vécu, se souffre à une épreuve et à une reformulation temporelle. Le réalisateur ne cherche pas à percer un mystère mais essaie de trouver une façon de filmer qui soit en corrélation avec cette expérience (quel rapport de moi à eux? et comment faire comme eux?). Il appréhende ce lieu particulièrement sombre, réceptacle à quelques brisures de lumières externes, ou faiblement éclairé par des néons accompagnant le travail des marins. Les lumières ne seront pas allumées. L’obscurité abondante de tous ces coins de cale accompagne le non-dit et la découverte d’un lieu par bribes de vision. Un mutisme d’échange, et une image qui se voit par les bords, singularisent l’approche de ce réalisateur. 

 

Des portes, quelques pans de pièces, des travées de livres articulent la découverte. Les plans vers l’extérieur à travers le hublot donnent l’occasion à la voix-off d’évoquer un amour déchu. Une musique, doublant un long plan séquence, suit une sortie sur le bastingage. Une peinture, au coin de l’image, d’un visage d’une chinoise figure en filigrane le lointain exotique. Le bal de grues arrimant les containers fait découvrir un rivage dont l’absence de nom prolonge une absence de repères. Ne pas nommer tous les lieux permet de simplement voir des données physiques d'un lieu, telle une vue hors de tout ce qui pourrait la raccorder et l’éteindre. Ces fortes «visions» et l’impossibilité de trouver une place acceptable à l’intérieur créent des césures dans le rythme du film, son montage. La syncope face au réel environnant trouve au poste de radio une autre façon d’apparaitre. Les messages radios de détresse s’inscrivent en lettres digitales, très neutres, sur un prompteur sans entrainer de bouleversement. Ces longs plans, comme des longs regards, finissent par ne plus montrer quelque chose à l’intérieur du plan. Ce long regard qui n’a plus d’objet fixe scrute la répétition des choses comme le silence d’un monde, la traversée d’une donnée. L’atonie n’est donc pas une chose à chasser (comme dans Tintin où les traversées sont l’objet de bien des péripéties, telle une répétition du rythme terrien sur le pont d’un bateau) mais rend possible une image de la lassitude et d’une vue non prévue. Les croisements de ces gros cargos s’effectuent avec des glissements gracieux, dans une donnée spatio temporelle qu’on dirait autre («Pendant des années, j’ai fait le pire quart. De douze à quatre. Pas moyen de changer. J’ai perdu le plaisir du sommeil. De se réveiller et de se rendormir pour un moment..."). Des correspondances affleurent. Les longues séquences filmées de travail ouvrier essaient de saisir un partage d’instant, entre celui qui filme et ces frères d’ombre, selon un glissement similaire où on ne sait plus qui agit ou parle (fragment de livre de Nikos Kavvadias voix du narrateur, témoignage d’un marin).

 

Le rapport du voyage à une interiorité n’a rien de nouveau et le dix neuvième siècle l’a souvent expérimenté ( les nombreux voyages de Flaubert, dont le changement de lieu était une autre manière de colorer la dépression, rendaient sourd le malaise à tout écho, sans jamais qu’il ne passe). Avec ce qui peut être filmé par une caméra super 8, Charlie Rojo reprend la pensée d’une vie sans foyer, entre ce qui n’existe plus et ce dont on ne sait pas encore s’il y aura un après. Par ce que le bateau propose comme expérience, même limité, peut-être qu’ il «capte et transmet» (d’après la remarque d’Oliver Rolin), du poste de radio ce qu’il voit...Différemment, nous avons l’impression que ce poste ne sera jamais le sien, que l’empathie pour le monde marin ne lui sera jamais permise et que son extériorité à un milieu ne cesse de prolonger cet égarement qui n’a plus assez des journées et des nuits pour s’éprouver. Avec Susan Sontag, devrions-nous penser que le seul voyage possible actuellement est «l’expérience de la déception»?? Ou peut-être qu’à la lecture de Rossellini, ce film ne questionne pas tant le voyage que l’empreinte d’une durée, de ce que la durée peut façonner, des doutes qui entrainent d’autres noirceurs ou lumières... Le passage d’un changement qui à pris des années à se dessiner et que parfois il est imperceptible à reconnaitre par une preuve, est ici filmée, comme la ligne d’ombre, du roman de Conrad, désignant ce moment du révolu qu’il a fallu (et encore continuellement) affronter alors qu’aucune qualité ne pouvait y répondre, dépourvu.


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Faire un film sur ce qui se tait dans chacun sans s'éclipser, s’attacher non pas à un caractère mais à une félûre non détérminée semble placer Charlie Rojo parmi les réalisateurs dont on voudrait bien connaitre davantage la filmographie. Le futur cycle Cinéma du réel le conviera bientôt, ainsi qu'Audrius Stonys. A nos agendas! D'ici là, un distributeur aura eu le cran (ou pas) de sortir Aran, le dernier projet de Rojo, qui part à la rencontre d’un habitant sur cette île mythique et au combien source du documentaire à la frontière d’un bout du monde et de quelques souvenirs...

 

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