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19/06/2012

Listen... les armes à la main!

Pour pallier à la déception du Grand Soir de Benoît Delépine et Gustave Kervern, voici les 20 premières minutes de Listen, America! de Edouard de Laurot. Les personnages du Grand Soir, punk à chien ou employé, ne courent plus. Ils s'économisent, tournent en rond. La révolte finale et le slogan que les lettres volées au enseignes des grandes surfaces affichent et affirment paraissent dérisoires. Une scène dit l'inertie contre laquelle le film lutte sourdement : celle où les deux affranchis libertaires essaient de convaincre un paysan sur le point de se pendre dans sa grange, pensent y avoir réussi sur le mode d'une maxime bien connue, « on ne connaît pas son bonheur, on n'est jamais aussi malheureux qu'ont croit », pour être démentis par le plan suivant et le cadavre de l'homme qui tournoie suspendu à un manège. Malheureusement, en réponse, le film ne propose qu'une botte de foin enflammée poussée contre un grillage; sa forme s'enlise dans un scénario incohérent, une famille d'acteurs en sur-jeu, cartoonesque, reflet de cette histoire « de famille » autocentrée qui peine à transformer, pour reprendre un dialogue, « un bousier en perce-oreilles ». Listen...

 

http://blip.tv/stoffel/listen_america-5326729

Poursuivre. Va jusqu'où tu pourras c'est le chemin qui compte. Parfois, les luttes sont obstinées, elles durent jusqu'au bout de la vie. Le petit livre de Marie Surgers racontant en quelques pages arrachées au voyage, aux rencontres, au présent, un pays, une ville, Damas et la Syrie d'avant le sang, ouvre, le temps de sa lecture, une parenthèse : une bulle. Suivre son regard sur la route de l'Orient, après tant d'autres voyageurs dont elle continue le cheminement - nous pensons en premier lieu à Nerval et à la jeune Druze - n'est pas uniquement goutter un ailleurs par procuration (raviver la flamme d'un orientalisme de convention) mais essentiellement partager des états de consciences qui éprouvent dans la différence, dans ce qui se disjoint en soi alors que le proche et le lointain jouent comme un intervalle et ouvrent un espace intime dans lequel s'engouffre le réel et l'image qui le porte, toute la beauté. La violence politique, la coercition, les drames et les morts qui jonchent geôles et rues à Homs et ailleurs crispent en nous ce noyaux d'être qu'une certaine idée de la beauté partagée à tendu, crispent en nous un « cri qui se sait inécouté et qu'enveloppe un horrible silence ». Contre l'indistinct de la télévision et la vue satellitaire, des bribes de poésie sont nécessaires : elles parlent au sang. Sous les balles, montent d'un paysage dévasté les coquelicots « massacrifères » du poètes vénitien Andrea Zanzotto : « rouge + rouge + rouge + rouge » :

« allez! Allez! il est temps de se débarrasser de ce printemps

des mares de sang, de sabres de tireurs d'élite

Courir, courir

en se couvrant, anxieux, essoufflés, têtes et bas et corps aveugles,

courir, courir pour qui

court et court sous les frelons, les tireurs d'élite

et en effroyables coquelicots finis »

 

Courir comme Sweetback. Ou encore, toujours dans le recueil Météo, traduit par Philippe di Meo, prononcer ces vers o-rageux :

« vous, crus en tas sur un monticule

de terre mal retournée

mais désormais prête pour votre envie rouge

de vous faire en grand-ensemble apercevoir »

Poursuivre. Et s'échapper. La beauté est sans doute acide, si assise sur les genoux; mais en mouvement, elle est une arme de défense et d'attaque. Nicole Brenez le rappelle lorsqu'elle crée cette unité de production en reprenant une citation de Masao Adachi : « Il se peut que la beauté ait renforcé notre résolution ». Masao Adachi, vieil homme encore débout, interdit de sortie du territoire japonnais. Le tandem Adachi / Wakamatsu n'a jamais hésité à user de la pellicule comme d'une poudre explosive. L'un, Adachi, militant, armé, passé à la clandestinité, fournissant les textes, les dialogues, les idées, les contacts, l'humus nécessaire au tournage et à la mise en action par Wakamatsu. Adachi et sa brigade disparue pendant x années, partis combattre en Afrique et en Palestine. Ainsi, la caméra n'est pas toujours muette. On pense à la présence fugace dans l'extrait de De Laurot, ci-dessus, de Jean Genet. On pense à Black Liberation, qui, de révolution silencieuse fait entendre autour de la colonne vertébrale constitué par le discours de Malcolm X, brièvement, le saxophone du grand Albert : toute une mémoire audible qui frappe aux portes closes – à coups de bélier, et de splendeurs. Rouge telle cette allégorie lue chez Jean-Louis Brau extraite du Petit Livre du Grand Timonier de malheur : elle raconte la volonté d'hommes arasant une montagne, et qui y arriveront implacablement, génération par génération, tant la montagne ayant fini de croître est impuissante face à la pioche et à la pelle; comme grandissent dans les camps de réfugiés palestiniens les mains de l'intifada, les mains nues-à-la-fronde.

Filmer à la pointe du fusil dépasse chez certain cinéaste le simple fait de témoigner. L'enjeu est bien de porter une arme; reste à savoir si elle est de défense ou d'attaque. De Laurot est sans contexte à l'offensive. Dans Five Broken Cameras récemment primé au Cinéma du Réel, l'enjeu est la défense. 2005. Bil'in, village palestinien. Un mur en construction. Des terres spoliées. Des colons et des oliviers arrachés ou brûlés. Des villageois qui manifestent, mois après mois, années après années, inlassablement, sous les fumigènes, les perquisitions, le feu à balles réelles. Emad Burnat, marié, père, s'empare d'une caméra : une impulsion, un acte militant pour participer à sa manière à la défense de leurs droits élémentaires. Cinq caméras seront brisés dans la mêlée. Elles racontent par le biais d'un commentaire récité d'une voix monocorde par le réalisateur ce qu'elles ont vu de la vie, de la mort. Mur de prison, graffiti : « vaincu peut-être, dompté jamais. La souffrance a des limites, l'espoir n'en a pas ». Si le film souffre d'être mise en forme par un co-réalisateur, et une monteuse de profession, si il souffre de ne pas s'abandonner à la masse des rushes dans laquelle la vie domestique perce, si il souffre de ce recul, il gagne sans-doute en émotion pure, en sentiments tragiques que le jeu du commentaire anticipant ou élevant le sens des scènes amène efficacement en un concentré. Lorsque « éléphant », un des leaders meurent sous les balles, c'est un cri qui a traversé la salle. Plus intéressant encore, la démarche du filmeur, qui rejoint Van der Keuken, Naomi Kawase, Jonas Mekas, dont la caméra devient un bouclier, donne à celui qui la porte une qualité, un pouvoir qui oblige les soldats à révéler la nature de leurs actes mais aussi les force au respect de l'homme qui les tient ainsi en joue. Burnat le dit : filmer pour dire la lutte, dire la vie contre la mort et l'oppression, filmer, enfin, pour rester vivant.

Listen. Tourner clandestinement en Afrique du Sud, en 1959, pour contrer l'apartheid, livrer le récit d'un quartier, Sophiatown, de sa réalité - sa pauvreté, sa violence, l'extraordinaire vitalité qui le traverse et que cristallise l'apparition de Miriam Akeba - , tourner pour que la rage hurle aux oreilles. C'est ce qu'entreprit dans Come Back, Africa Lionel Rogosin. Lionel Rogosin, comme De Laurot, est un cinéaste de la bande à Mekas. On the Bowery sa première oeuvre impressionna et influença Cassavetes pour Shadows. Come Back, Africa influença Edgar Morin et Jean Rouch pour Chronique d'un été, notamment par ses scènes de conversations, de débats, que le cinéaste, ami des protagonistes, a captées au plus près de la parole, de l'effervescence intellectuelle sans que intervienne un découpage artificiel. Zacharia, le personnage principal, zoulou fuyant son village et la misère pour Johannesbourg, au terme de multiples exploitations, brimades, pousse un cri qui détruit toute bonne volonté, toute conciliation. Le film se termine sur ce hurlement, devant le corps de sa femme étranglé, dans la petitesse d'un logement de fortune au coeur d'un bidonville. 50 ans après, il résonne intact. Parfois, les luttes sont obstinées, elles durent jusqu'au bout de la vie. Voyage au bout de la vie est le titre d'un autre très court livre, de Tezer Ozlu. Tezer Ozlu a traduit A travers le miroir de Bergman. Son mari fut cinéaste. Son écriture procède par exposés, situations; à corps ouvert. Tezer Ozlu avait engagé en elle au risque de sa santé mental (Artaud lui souffle dans la nuque) « cette union qui touche à l'infini, qui donne vie et la transmet en même temps... »; elle avait, il nous semble, comme Orhan Veli le grand poète, stambouliote également, pris la mesure d'une vie douloureuse et décidé de ne rien regretter : « ma pensée était un silence silencieux. Une douleur silencieuse », que nous reprenons à notre compte contre l'inertie du Grand Soir, et tandis que le cinéma déploie son inoffensive ironie bon marché mais qui peut rapporter gros. « Va jusqu'où tu pourras » est le titre d'une compilation de Orhan Veli, poète donc, qui écrivit un poème sur une pince à épiler, sur l'asphalte, sur la moutarde, sur la solitude aussi, qui écrivit aussi dans une préface ceci : « l'histoire de la pensée n'est rien d'autre que celle de la filouterie », mais encore, « les hommes qui aujourd'hui peuplent la planète gagnent leur droit de vivre au prix d'une lutte incessante. Ils doivent avoir accès à la poésie comme à toute autre chose, et la poésie doit s'adresser à leur goût propre ». Egypte. Alexandrie. Bidonville. Des assedic pour financement. 50 cassettes mini DV volées - piratées - sur le port par le chanteur Saidi, viveur et protagoniste du doc. Habitant une tombe dans la nécropole antique et engloutie, quartier de Mafrouza, Adel filmé pour lui même, pour son humanité, ouvre un carnet : amour et poésie s'y conjuguent. La caméra de Emmanuelle Demoris voisine, longuement. Elle n'est ni arme de poing, ni bouclier; elle est si proche des hommes dans cet enchevêtrement de ruelles étroites, de niveaux et d'habitations hétéroclites, elle est si près de la Chambre de Wanda vue par Pedro Costa, mouvement spiralé et force centripète, que la caméra poing de Imane Demoris devient un oeil-oreille, une écoute par le regard – la coupe de la ville mise à jour par Vincent Dieutre dans son Jaurès, ce creux, Mafrouza l'habite, établissant les limites d'une zone de vie, sondant l'épaisseur d'un monde avec un peu de ciel bleu autour, cherchant une image qui pour emprunter les termes d'une sourate célèbre serait un vêtement pour le réel, et le réel serait un vêtement pour les images, des deux mains, "comme à constater que l'on ne fait pas un avec soi-même", cherchant une union "qui touche à l'infini, qui donne la vie et la transmet".

Ce texte est fondateur : petites_cameras.pdf

Expérience bouleversante, à vivre le dimanche à la cinémathèque française - pour encore quatre épisodes.

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Beau Temps par Orhan Veli :

« Le beau temp m'a perdu.

Par un temps pareil, j'ai démissionné

De mon poste d'employé,

Par un temps pareil j'ai pris goût au tabac,

Par un temps pareil je suis tombé amoureux;

Par un temps pareil j'ai oublié

D'amener à la maison le sel et le pain;

Par un temps pareil, toujours

Ma frénésie d'écrire des poèmes resurgit.

Le beau temps m'a perdu »

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En attendant dimanche :

 

http://www.youtube.com/watch?v=VDFznqweUTQ

 

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