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08/11/2012

Ruines de carton

Un détail de l’exposition actuellement à l'Hôtel de ville, une photo en ce mois qui lui est consacré, une photo d’un «Paris» reconstitué à Hollywood dans les grandes largeurs pour un film de Minnelli, mais carrément un quartier entier qui sort de terre pour un tournage. Elle dénote de l’actualité: la question de l’endettement n’a pas encore ravagé toute idée d’entreprise et la beauté fossile de l'énergie fossile masque les sacrifices d’une manne dont le rêve peut encore tutoyer les firmaments. D’une partie de son histoire, le cinéma est entrepris à la combustion du pétrole qui nourrit des réalisations, le pétrole devenant de plus ne plus problématique au début des années 70, face à tous les prédateurs du regard qui pratiquent la monnaie de singe d’une surenchère visuelle. Il y a peu de temps la question écologique se portait en celle d’image à vivre, et comme l'écrivait Augustin Berque, la vision du paysage est à son déclin, il n’est peut-être plus question d’un paysage à contempler selon la tradition de la renaissance mais de survie dans un écosystème atteint par trop d’empreintes, les deux en opposition car la vie en jeu.  Plutôt que de paysage sorti ex nihilo, la question du vestige taraude un devenir, y compris pour cette photo de tournage du film de Minnelli. Que sont devenus ces décors hollywoodiens quand on construisait une ville entière de briques et de cartons? Que deviennent ces baraquements? Souvent laissés à l’abandon, aux frontières de lieu indistinct, l’imagination s’interroge sur la façon fantomatique qu’ils auraient encore à signifier des après-coups, et Bunuel écrit sur les premiers baraquements qu’il voit abandonné des années 20, un scénario digne de l'âge d’or qui ne se tournera pas mais dont ces mémoires se font l'écho. Après guerre, les baraquements deviennent le lieu du carrément oublié, non plus les ruines du faste hollywoodien des grands producteurs qui ont de la trempe, mais la résiliation à déchetterie par une société qui s’embourgeoise construisant de habitations de plus en plus luxueuse, en un mode qui s’érige en opposition à une autre, ces baraquements devenant les lieux d'une vision du dégout. Le luxe des avenues hollywoodiennes chasse l’imagerie du faste tombé en désuétude, Peter Falk arpente comme un marxiste vivant à Hollywood les allées riches de supercherie et les ruines délabrées d’un souvenir dont même le fantôme n’est plus le garant d’un rêve et qu’il est le seul à pouvoir lire comme ayant trait à un rêve, face aux détournements pécuniaires, «Rosebud» étant repris au seconde main d’un muséal. C’est la même distinction que dans les cahiers de Braque entre le faste et le luxe, le luxe détruisant l’aspect universel du faste, rentrant dans une catégorie d’exclusion de codes.

 

 

Peter Sellers s’extirpe aussi d’un mini lieu, d’une baraque. Et d’une mini voiture, à l’image d’un salaire de figurant, il s’en extirpe avec le sourire. Il mine une party pesante de convention par sa politesse extrême, une politesse qui propose un burlesque comme la puissance de détournement presque involontaire, reprenant «la contradiction interne du concept de politesse, comme tout concept normatif dont il serait l’exemple, ce serait qu’il implique la règle et l’invention sans règle. Sa règle, c’est qu’on connaisse la règle mais ne s’y tienne jamais», la mégarde devenant une anarchie impossible à contrôler. C’est presque naturellement qu’il rencontre l’esprit hippie qui lui tombe dans les bras sous l’aspect d’une très jolie fille. Les hippies, vu par Hollywood, sont assimilés à un cliché, mais quand ils cherchent à résister, selon leur mode de vie, ils agacent de résistance à ne pas évacuer quand les autorités l’exigent. Un récent reportage, agaçant de ne pas s’engager davantage (les journalistes n’auraient-ils que la compassion à proposer à leur regard du monde?) approche les baraquements repris à Hollywood, mis sur piloti à Sausaulito, et promis en 2013 à la destruction la plus totale. La tension est très palpable à l’approche de ces habitations de fortunes, ouvertes aux idées farfelues, mais comme ce sont d’anciens hippies, on a l‘impression que leur lutte parait, pour le journaliste, moins noble, anecdotique, à la limite du sympathique alors qu’un peintre s’accroche à son bout d’espace, comme à la seule façon de survivre. Cela serait oublié la description que propose à contrario le photographe Plossu dans son Far Out, où il reste fidèle à une définition de l’Amérique dont un président au prénom à la sonorité de construction légère mais tenace aura à déterminer s’il veut embarquer pour le paradigme des résistants, de la frange qui porte plus que d’autre l’idée d’une communauté. Far out tentait à travers des photos et l’esprit saisi d’une époque de rendre justice au puissant vent de l’éventuel.  

 

La vie dans le décor, ce n’est pas trop ce qui inquiète Sterling Hayden lorsqu’il écrit que Sausalito est pour lui l’eden sur terre, surtout par rapport à l’idée de partance, et de pouvoir quitter l'amarrage qui semble définir ce bout de côte. Sous d’autres formes, les derniers habitants revendiquent la possibilité d’une persistance à l’instabilité d’un mode de vie qui dure de sa fragilité, sur piloti vouée à la rouille mais fait de récup et de bricolage, d’un écosystème où les poissons viennent partager la nourriture des chats. La bourgeoisie prépare les pelleteuses, les maisons luxueuses gagnent le terrain laissé libre avec « ce caractère propre à l’appartement bourgeois, qui rêve en tremblant d’un meurtrier anonyme comme un petite vieille lubrique rêve d’un galant» (Benjamin). Dans le film Sausalito du réalisateur expérimental Franck Stauffacher (1948), à la fin, on entend  bourdonner des voix, tout au long d’un panoramique d’objets brisés en morceau, un monde sur lequel souffle un vent qui a l’air d’attiser des compositions improbables, des braises inédites. A un en commun, le visage de lubrique s’opposerait et s’effacerait devant ceux-ci restés en mémoire, d’une Winnie ou d’une Daria irradiant du soleil crépusculaire, un visage peut-être hippie ou indien, d‘une autre possibilité de nature, d’histoire à une espérance. 


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images: Daria Halprin

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