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27/01/2012

Treme

«Tiens, il y a foule», cette réflexion d’un pauvre citadin râlant de l’infortune de s’être levé un peu tard comme tout le monde, se coltinant son «mal en patience» devrait se relativiser pour qui tous les soirs et matins par les stations Rer de Châtelet a le courage de faire une expérience moins chatouillante du monde. L’urgence de s’en sortir, d’aller au plus droit au raccourci millimétré, et le moindre égarement fait ressentir que le rugby peut aussi exister sous forme de rue, un street rugby improvisé. Les écouteurs des téléphones pullulent, la bulle contre le brouhaha uniforme, volume «totem» monté à fond. Et les chercheurs de la «culture Ipod» (Anthony Pecqueux, Paris à l’oreille) voient se dessiner un nouveau paysage urbain où monter le son serait un microgeste réponse aux endroits invivables, musique palliative à l’informe. Comme dans Andalucia, on aurait bien envie de se faire prêter ces casques le temps d’un morceau. Peut-être y entendriions-nous l’histoire d’Ulysse rentrant chez lui, ou quelque fois un son lointain de la «trompette de Jéricho», un son de la Nouvelle Orléans, un peu de Louis dans ces couloirs...


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Juste un son. Mais une série, Treme, essaie de voir si des sons sont encore possible à la Nouvelle Orléans, par rapport à une histoire récente qui a plongé la ville dans le chaos, le passage de Katrina. Le ton de la série est volontairement revendicatif. Ce n’est pas le pauvre ouragan qui est stigmatisé mais le rapport qu’ont les gens avec ce coin de planète. Des touristes viennent aider à la reconstruction, en même temps ils entendraient bien un air typique couleur locale, comme si rien ne s’était passé. Les habitants dont beaucoup n’ont jamais retrouvé leur maison, par leur silence, laissent poindre le manque de décence de ces demandes. Le passage de ces grandes tempêtes à répétition, dans la façon dont elles sont relatées, ne marque plus l’imaginaire et le gout du choc d’une société absorbe curieusement les douleurs. Dans Treme, les séquences se construisent d’un après, d’une convalescence qui ne supportera pas le regard de la pitié. Cette convalescence tape de colère expressive ce qui l’entoure, dans un effort tambour battant à faire exister quelque chose, et surtout seul, sans l’aide de personne, car bien sûr, les mensonges d’état répétent le tout va mieux. Peut-on encore vivre ou jouer de la musique après ça, évoque sans doute les questionnements d’Adorno après la seconde guerre mondiale. Mais le format de la série induit une épreuve de la durée dans les journées qui se suivent, ou parfois rien n’avance, et non plus comme si on pouvait prendre de la distance à postériori. Les plans fonctionnent de leurs descriptions, la boue bouchant les entrées, les amis dispersées et l’attente mine le temps. 

 

La série insiste sur l’impossibilité à pouvoir résoudre les conflits, et les questions tiennent dans une accumulation de problèmes à la vie tiraillée. Souffler dans un instrument fait entendre une voix autrement plus rugueuse de la parole difficile. La présence continuée envoie à plus tard les explications, et d’un couac de cuivre, d’un début de mélodie, l’accroche bouscule un irrémédiable. La fameuse «attaque» du jazz appelle une croyance qui soulève la poitrine. Débuter un morceau ne se vit pas seulement à ce qui va être joué mais à ce qui stoppe un discours d’un «écoute plutôt ça». Les grandes résolutions, typique des séries américaines, resteront caduques. D’ailleurs les scènes se construisent par absence de médiation possible, «vous n’avez rien vu à la Nouvelle Orléans» et d’un«ce n’est pas vous qui y allez, mais elle qui vous accueille», un mauvais plagiat godardien tend les bras. Mais l’obstination, qu’elle soit cri ou geste de ramasser une chaise comme une première pierre à l’édifice, a le don de citer (de cité?) qui se donne, de faire entrevoir un avant perdu, une culture. Ici, les protagonistes se battent pour passer un morceau précis de Louis Armstrong sur une radio, proche d’un flottement, plus réaliste que les morceaux les plus connus du même musicien parfois standardisé rengaine, alors que sa vie est la démonstration du contraire. La culture musicale du personnage Davis (Dj à la radio) est ce qui se vit au plus près du quotidien, fonde un rapport de mettre un morceau un geste de précision. La musique de ce sud d‘Amérique, différente de la New Yorkaise et de celle de la côte ouest, use de la parade et du carnaval pour exister dans les rues, excentricité visuelle et vivante en contrepoint des ruines. Les origines de cette autre musique ne sont pas sans rapport avec les rites indiens, invoquant déjà une douleur ancestrale, proche d’une forme de vie incantée. Dans Treme, un personnage «Big Chief» s’accroche à l’origine indienne comme une possibilité la plus éloignée de refaire surface. Et il entraine les autres. Ces musiciens qui jouent pour gagner leur vie, parce qu’ils aiment trop cette musique pour faire autre chose malgré les reproches des épouses, essaient  de conjurer un quotidien avec une renaissance, des avancés à contre courant, sorte d’incantation du quotidien et du cycle du temps, foutant la caméra et le micro des  journalistes, dans la rivière mythique Mississipi...

 

L’enthousiasme de Richard Russo lorsqu’il mentionne sa passion pour les actuelles séries américaines, «nouvel âge d’or de la fiction» selon lui, lors d’ un discours qu’il donna à la Villa Gillet, contribuerait à rallier  son avis. Un feuilleton écrit par le tout jeune Dickens Les Aventures de Mr Pickwick, sert à Russo de point d’ancrage pour faire apparaitre les mécanismes d’une addiction enjouée au quotidien mis en chantier de tant d’intrigues. Russo distingue des personnages attachants facilement reconnaissables, pris dans le pétrin de ce qui pourrait nier jusqu’à leur existence, mettant en place une zone de confort dont les lecteurs raffolaient alors de la mise sous tension. Un parallèle tout tracé et immédiatement saisi permet à l’auteur de voir dans les petits formats actuels une répétition de ces procédés. Il développe aussi d’autres points de force tel le temps capsule libéré du poids de la finalité, avec la possibilité pour un personnage de prendre le temps de dire tout ce qu’il pense, ou de vivre pleinement l’ornière dans lequel il s’est fourvoyé, simili d’expérience devant amener une enseignement de fortune. Les films des majors (mais les majors existent-elles encore??) a contrario n’aurait plus le temps de rien, poussé à suivre l’emballement de la machinerie, à billet, du film. L’étude de Russo frise l’éloge et sincèrement, il s’agit de saluer la présentation fidèle à ce qu’elle aime. Après on peut toujours ergoter (et ergotons un peu) sur le caractère similaire de toutes ces images, sur l’impression qu’elles ne bouleversent pas grand chose, qu’elle servent de porte manteaux à quelques opinions, parfois franchement conservatrices. Un pauvre mec, un peu perdu, fait vite figure de loubard dans un quartier huppé d’housewives au bovarisme relooké. Le jeu de la comédie s’articule de ces faux semblants, souvent irrésistibles, mais mettre à jour et se persuader du mal «tous dans le même sac» parait un argument, à la longue, critiquable, que la soporifique journée de petit labeur inconsistant ne devrait pas permettre d’accepter si facilement.

 

David Simon, un des auteurs de Treme, a décidé d’écrire autrement ses séries. Il n’aime pas les Lost, Desperate et autres 24h parce qu’il n’y reconnait pas son pays. Il ne complait pas non plus dans un social delité à contempler, son écriture a tout du cri d’alarme pour cette société à laquelle malgré tout, il veut croire et surtout qui ne peut pas le (et nous avec) laisser indifférent. Les problèmes du quotidien ne peuvent plus faire l’objet d’une résolution alerte par le langage, comme dans les series ABC. Une fatigue, une colère plongent les scènes dans une impasse. L’écriture, si préexistante dans les séries, est ici «abimé» par ce qui est filmé. Une pensée surgit par l’image, en même temps qu’elle. Encore une scène magnifique: la lumière éclaire à peine un pan de visage. Un indien, revêtu d’un costume traditionnel de carnaval, en pleine nuit à la lumière d’un réverbère, se fait comprendre par l’intensité de ce qu’il fait reparaitre, tout près du noir. Entre souvenir et vision. Des critiques toujours prompts à employer des formules, voient dans les tournages de Simon la fin des séries américaines. L’état américain venu en hélicoptère faire coucou au désastre en prend tellement dans les gencives qu’on se doute que Treme doit plus que déranger. Par delà, c’est le tissu même du récit qui est battu en brêche par des révoltes exprimées, aux reflets de figures. 

 

Alors quel rapport à Paris, seulement par les petits écouteurs?? Et si la rencontre d’une musique et d’une langue (Treme, le quartier français de la Nouvelle Orléans) avaient donné l’occasion à certains de fuir un milieu, la possibilité d’une fuite comme un renversement du sablier?? Un réalisateur de documentaire Blaise N’Djehoya était allé à la Nouvelle Orléans également pour son sang d’encre (coréalisé avec Jacques Goldstein). Sur les traces de Richard Wright, et Chester Himes, l’auteur part à la recherche des premiers cercles littéraires noirs américains en essayant de voir ce qui avaient amener certains à tout laisser pour partir à Paris, comme pour lui. Ce documentaire est beau en ce que le parcours de l’auteur se façonne de rencontres qui accompagnent sa pensée, se faisant petit à petit, par reprise, déprise, retours fracassants, les rapports s’enflant vers une question de plus en plus personnelle plus que vers toute conclusion. Qu’est ce qu’une identité en exil?? Un espoir dans la fuite??? L’image de Paris devient celle d’un questionnement sur soi, d’un pont surplombant la Gare du Nord proche, c’est à dire précisément d’un lieu interrogeant les départs, arrivées et passages. Et d’un quidam rentrant chez lui, en dessous de ce pont, un peu de musique dans le sang, les circonstances du «qui et vers où» s’interfèrent à de l’espoir, à une fin de journée différente. 


 

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La série passe à 23h, plus tard, ce n’est pas possible, le Jeudi sur France ô, et il y a aussi  le site qui répertorie la musique, avec autant de génies que de légendes...