17.04.2011
Camping

Le Voyage à la mer de Denis Gheerbrant s'ouvre sur un plan lointain de mer argenté avec en silhouette un couple se découpant sur cet arrière fond. La voix off du réalisateur pose d'emblée le questionnement: "j'allais filmé ceux qui ont un sens inné de la vie, un savoir que je n'ai pas, car je me suis toujours senti en dehors". Avec un plan et une voix off parait une façon singulière d'aborder la réalité. Le "Je" filmant ne se place en conscience omnisciente du réel, mais cherche plutôt à prolonger ce premier étonnement, les débuts d'une rencontre face à ceux qui ont l'expérience des choses. "Nous avons échangé nos regards et partagé notre étonnement". Le film se construit sur cette désorientation mutuelle et avance comme à taton. Quelle place, quel camping, quelle approche choisir se décident comme un postulat cinématographique, la caméra enregistrant du réel sans se contenter de ce qui est capté. Dans ce documentaire, on questionne et on écoute une différence.
En montant sa tente dans un camping d' Argelès, le réalisateur part sonder son très proche voisinage à coup de petites questions humbles et timides. Il s'agit d'abord de nouer connaissance, de se faire admettre autour de soi avant d'aller plus loin. Assez vite, ces moments de temps débouchent sur des aveux plus importants. Les corps ne sont plus soumis au rythme du travail routinier, les langues se délient pour faire partager les contraintes harassantes de la vie. Ce "soudain" temps vide des vacances vient contredire le chronométrage des journées contigües de l'année. Et l'expérience de la fournaise inscrit autre chose dans les corps. Un peu de rêve et une autre fatigue. Les témoignages de souffrances au travail se conjuguent et de toutes ces paroles, une complicité se tisse, qui petit à petit, crée une communauté tacitement proche. Le réalisateur change alors de camping, comme si sa demarche devait conserver l'orientation d'un commencement. D'Argèles, il ira au Grau puis à Palavas saisir d'autres reflets, d'autres rencontres. "Qu'est ce qu'ils sont en train de faire" s'entend comme le leitmotiv de son approche. L'assemblage de plans brefs s'envisage en une écriture. On ne saura jamais le pourquoi du tracteur sur la plage vers lequel les enfants accourent, ni si les chercheurs de cerf-volants retrouvent leurs engins perdus, dans des plans qui flirtent avec l'imaginaire. Ces plans ne s'attardent à des explications typiques des documentaires télévisuels. Saisis sur le vif, ils signifient un rêve de temps délinéarisé où peut se lire le "mystère inconfortable et beau que chacun est fait de tous les autres" (rêve du réalisateur pendant la film). Cette affirmation arrive au cours du film, petit à petit, d'autant plus fondamentale qu'elle existe sur beaucoup d'anéantissement.
"L'ecriture a donc comme but de se fonder soi-même comme cinéaste et non comme pourvoyeur de sujets. René Allio avec lequel j'ai tourné disait que seule la littérature pouvait rendre quelque chose de l'ordre du cinéma". Denis Gheerbrant nous parait être le seul à percevoir dans l'étonnement du réel, non seulement la question mais surtout le langage d'une réponse. Voyage à la mer saisit dans le moment des vacances, une façon d'être autre. Et aussi une façon de penser, hors de la contigence:
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03.03.2011
Rêveries de Jean-Michel Palmier
Les rêveries d'un montreur d'ombres est un assemblage de textes hétéroclites du professeur d'esthétique Jean-Michel Palmier.
D'emblée, la valeur du texte semble depasser la cadre universitaire pour s'adresser assez personnellement au lecteur. Cela fait penser à un journal atypique qui privilégierait la pratique du vertige dans un réel très proche. Les occasions de rêveries naissent des décalages provoqués par les voyages, les conversations, le sommeil et une certaine "expérience" du cinéma. Ces courts textes entrechoquent des univers bien distincts de façon non linéaire: les visages rêvés se raccrochent à des visages vus sur l'ecran puis soudain surgit une pensée sur l'expressionisme, avant l'evocation d'une rencontre...Pour exemple, voici quelques passages (qui ont beaucoup plus de valeur dans leur contexte) mais qui nous touchent vraiment beaucoup:
"J'ai parfois l'impression de n'aimer que des images, d'être incapable de ne pas en fabriquer. Ni cynisme, ni romantisme, mais la certitude que l'on est toujours floué par le réel si on n'y veille pas, si on n'y infiltre pas de l'imaginaire".
Et sur son expérience des cours sur l'expressionisme: "les garçons se passionnent théoriquement pour ces sujets, les filles me semblent les recevoir différemment, plus directement au niveau de leur sensibilité, de leur inconscient, voire de leur corps. Aucun de mes étudiants n'a porté un monocle après avoir étudié Fritz lang. Mais combien d'étudiantes ont tenté de traduire au niveau de leur corps cette sensibilité qu'elles découvraient...Combien de métamorphoses semblables ont suivi la réédition de Lulu et du Journal d'une fille perdue??". On imagine sans mal l'impossibilité de faire cours devant une myriade de Louise Brooks...
Et surtout: "souvent, je m'interroge: que feront-ils de tout cela, de ces bribes d'années 20, de ces fantasmes et de ces poussières de passion et de rêves?? Les refouleront-ils dans un coin de leur mémoire ou continueront-ils à vivre, très loin, quelque part en eux?"
Peut-être une réponse esquissée:
"Des ombres? Aucunement. Ou plutôt elles sont plus réelles que la plupart des personnes qu'il m'est donné de rencontrer".
Parfois, dans ces rêveries, l'irréalité gagne du terrain et provoque un certain malaise. Néanmoins, c'est comme s'il s'agissait d'une condition crée par l'auteur à cette vie des images dans une perspective temporelle et personnelle. D'où nait cette emotion...

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