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24/10/2012

Le FIDEL. Comment être « nous » ?

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Parfois un simple – comme un « simple », la plante « qui soigne » - festival de cinéma nous re-présente, au sens où il nous présente le monde mais aussi nous rassemble; nous réunissant dans la salle, mais aussi en nous rassemblant à/en nous-même, en reconstruisant, reconstituant ce que nous pourrions définir comme une intégrité. Parfois un simple – « simple » comme Hanoun titrait son premier long-métrage une Simple Histoire - festival de cinéma essaie de se tenir en équilibre, et prend, pour celui venu amicalement, une teinte miraculeuse entre l'espèce en voie de disparition et le pays rêvé. Souhaitons au FIDEL (Festival Images de la Diversité et de l'Egalité), dont c'était la deuxième édition, de poursuivre son engagement, de continuer à être félin, tigre, dans un éco-système fragile; et ainsi, même si pèse la menace, de poursuivre sa patiente interrogation du pays rêvé, celui du cinéma, celui plus contrasté qui hante les esprits sous formes d'identités éclatées, de frontières plus réelles nous traversant, nous coupant. Godard et d'autres le rappellent, aller au cinéma c'est se rendre disponible ; c'est parfois encore, dans certaines et rares circonstances, se rendre libre, comme, par exemple, de décider, de se décider, malgré que, malgré tout, à manifester, de refuser, malgré que, malgré tout, l'impuissance qu'en retour une certaine médiatisation du corps social nous renvoie, la dépossession de notre capacité à agir, à être ensemble – et le cinéma, agrégat d'individus, d'horizon divers, avec leur bonheurs, leurs drames variés, est ce regroupement de solitudes venues on ne sait pourquoi s'exposer; il est cette concentration d'une foule baudelairienne dont on se dit, lors de séances d'exception, et de regards allumés, d'âmes qui peinent à rejoindre des corps hésitants, que l'émotion partagée, la rage en commun, finiront bien par enflammer à défaut du trottoir mouillé les cœurs des hommes de bonne volonté. Nous respectons cette engagement du FIDEL, cette obstination généreuse et farouche. Nous admirons les réalisateurs présents, caméra au poing, dont nos toussotements dans la fibre optique relaieront bien mal les déterminations à l'oeuvre.

http://www.lefidel.com/

Pour ne pas en finir, débutons par la fin, renvoyons aux calendes grecques nos existences de salariés qui sournoisement tendent à nous identifier uniquement à un moyen, des ressources humaines, à une in-signifiance. Le festival s'est donc terminé par Rengaine de Rachid Djaïdani. Le film ne perd rien de sa pertinence et de sa beauté à une deuxième vision. Du cinéma chevillé au cœur et au corps. Avant que les journalistes et chroniqueurs de tous poils ne dégainent leurs références, Racine en tête pour la francité, expire leur Shakespeare pour les Capulet et Montaigu, ou le Shadows de Cassevetes, autant de sources et d'éclairages possibles, nous frappe – pour filer de manière biaiser la filiation à un Shadows – de nouveau la proximité avec un Charles Mingus. Mingus concevait sa formation comme un workshop à géométrie variable. Autour de la section rythmique et de canevas, des brides de phrases musicales plus ou moins complexes et écrites, il encourageait les musiciens par le geste, par la voix, à s'affranchir du cadre, à naviguer aux limites, seuls ou à l'unisson, concevant ainsi la musique comme une matière et un espace d'exploration. Il a d'ailleurs user de l'expression rotary perception pour qualifier son swing, comme si Mingus et Danny Richmond son batteur tournaient autour d'une rengaine, d'une rythmique particulière, jusqu'à passer par tous les sens, toutes les émotions, les juxtaposant, explosant toute ritournelle : tour à tour drôle, dramatique, tragique, contemplatif, explosif. Un temps orageux en somme, que sous tend la violence des échanges en milieu tempéré. Il y a de cela dans le film de Rachid Djaïdani. Son travail avec les acteurs oscille, en un atelier permanent, entre parties improvisées, un laissé faire mais dans une conception collective de l'inter-action, et répliques, séquences (celle de la fausse/possible fin), récitées au cordeau. La forme du film - un film qui, pour suivre Léaud, se regarde avec les oreilles – est tout en reprises et en décrochages. Le son bien évidemment y est aussi libre que l'image (un exemple parmi d'autres, les transitions qui marquent chacune des rencontres de Slimane et ses frères). Plus attentif à l'effet des mots sur les consciences qui les reçoivent et à leurs rythmes, qu'à la conduite narrative même si il prend soin de ne pas perdre son spectateur en route, Rachid Djaïdani joue une partition. http://www.youtube.com/watch?v=SzqVXvwMHCU. Il nous plaît d'imaginer le jeune réalisateur dans une « ambiance », un climat proche de ce que l'on voit dans cette vidéo inachevée : une formation resserrée dans la courbe protectrice du piano malgré la taille importante de la scène; la section rythmique et les cuivres se tenant dans un mouchoir : - les doigts d'une main. D'imaginer ce noyau plongé dans le babil des origines, au centre des ruines de Babel, pris dans la genèse du « corps inconnu que nous avons derrière la tête », au coeur du creuset de la langue, entre un solo au swing irrésistible (Jaki Byard) et une improvisation inspirée, fougueuse, déterminante (Eric Dolphy), alors même que Mingus s'absente, revient, et déclenche à grands renforts d'encouragements le tumulte. Un esprit de groupe qui fait corps.

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Pareillement, ces deux photos de tournage à l'apparence anodine nous impressionnent. Par le sentiment tout d'abord que la caméra y dialogue avec les personnages, au plus près. D'ailleurs, le jeune réalisateur invente une nouvelle échelle, et après le plan américain, nommons « plan parisien » ce cadrage qui s'en tient – comme un symbole de son style visuel et oral - aux yeux et à la bouche. Par son attitude, ensuite, évidente peut-être, de marcher à coté des acteurs - nul travelling, avant, arrière. A-t-on déjà vu un tel plan tourné du point de vue de la marche, et latéral de surcroît – à hauteur? L'impulsion, qui épisodiquement secoue les cinéastes et leur dicte de s'emparer d'une caméra et sans plus se préoccuper de techniques, de contraintes, prendre la porte pour filmer à tout va, est réconfortante. Dans Rengaine, l'image qui en résulte a le tremblée, l'indistinct – cet aspect ruine du regard - qui la rapproche de la définition donnée ici-même (fb), et empruntée à Jacques Derrida et Gilles Deleuze. « Il y a au commencent de l'image un temps d'aveuglement, une ruine, le retrait de la vue pour rendre possible l'émergence du trait et de la figure ». « Cette naissance du visible qui se dérobe à la vue » au détour d'un plan, d'une séquence, et que le montage enregistre, valide en dépit des normes, bien loin d'orienter le regard lui offre un espace par où s'échapper. Il ne s'agit pas de filmer dans le vide, mais de laisser de l'incertain dans le contenu du film : il y a là pour le réalisateur et le spectateur un souffle de liberté.

Sans doute est-ce manquer d'acuité que d'aborder ainsi un festival, une programmation ou un film par un parallèle avec l'oeuvre d'un musicien, et ce malgré l'importance que ce dernier accorde à la représentation, au regard. Son autobiographie – Moins qu'un Chien – éclaire et ombre pourtant singulièrement nombre d'oeuvres projetées. Mingus n'écrit-il pas : « Ma musique est vivante, elle parle de la vie et de la mort, du bien et du mal. Elle est colère. Elle est réelle parce qu'elle sait être en colère ». Le réel serait-il ce qui sait être en colère? Jacques Lacan encore : « Le réel, c'est quand on se cogne ». Voilà donc un festival où l'on se cogne, où la lame qui nous perfore la gorge, nous serre d'émotions, remonte à la gueule jusqu'au couteau entre les dents. Voilà également et en complément de ce réel qui frappe un festival qui interroge l'identité, sa fiction douloureuse (n'a-t-on pas autant d'identités que d'atomes?). Relisons à cette égard l'incipit de Moins qu'un chien – le compositeur s'est toujours débattu entre ses moi multiples (je est toujours un autre), il s'est gratté au sang cette peau à laquelle il était parfois réduit : « En d'autres termes, il y a trois hommes en moi. L'un deux occupe toujours le milieu : indifférent, impassible, il observe, il attend que les deux autres le laissent s'exprimer et leur dire ce qu'il voit. Le deuxième est comme un animal apeuré qui attaque de crainte d'être attaqué. Et puis il y a un homme doux et aimant, trop aimant, qui laisse autrui pénétrer jusque dans le saint des saints de son être, encaisse les insultes, fait confiance et signe les contrats sans les lire, se laisse convaincre de travailler au rabais ou gratis et qui, lorsqu'il aperçoit qu'on l'a possédé, a envie de tuer et de détruire tout ce qui l'entoure y compris lui-même, pour se punir d'avoir été aussi stupide. Mais il ne s'y résout pas – et il retourne s'enfermer en lui-même. » Le FIDEL est ce festival qui détricote le drapeau tricolore, « a self portrait in three colors » (le générique de Rengaine se marque en bleu blanc rouge alors qu'est affiché sur des panneaux électoraux le titre du film); il est ce festival qui se réjouit de la reconnaissance officielle d'un crime d'Etat; il met enfin, dans ce Palais emblématique de la Porte Dorée, son heureux spectateur face à son Me Myself and Eye (un des derniers titres composés par le génial bassiste) pour, à la lumière revenue, prendre définitivement conscience que nous sommes l'Autre.

Un grand merci à cette sympathique équipe : Mehdi Lallaoui, Samia Massaoudi, Nadia, Stéphanie, Samira, Aïcha, Eliott...

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