Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29/12/2011

« Nous sommes devenus le présent »

« A quoi penses-tu en marchant et pourquoi es-tu si triste? » est-il dit aux pèlerins d'Emmaüs. Il va faire nuit.

Nous repensions à Siegfried Kracauer, à sa vision du cinéma comme rédemption de la réalité, à ses analyses scindant les films entre « réalistes » et « formalistes » : entre des oeuvres en adéquation avec le génie particulier du média et certaines qui seraient des tentatives d'appropriation, de reconstruction, d'élaboration d'une vérité autre que la réalité enregistrée. Nous repensions à ces réflexions et à leur prolongement chez Jacques Rancière, notamment dans la Fable cinématographique, qui analyse finement ce que le cinéma doit au document et à la fiction en une essence contrariée posée sur une frontière, capable de proposer autre chose que ce réel enguirlandé en cette période de fête - notre environnement immédiat d'occidental repus –, capable aussi de nous resservir ce réel en plat en sauce; à cette différence que Rancière établit entre « régime esthétique » et « régime représentatif »; nous repensions également à sa légère ironie quant-aux rêves de pureté des tenants d'un cinéma qui serait à lui seul son propre héros. Ces utopistes, visionnaires, progressistes, quelle serait leur opinion devant un cinéma qui n'est plus que la part congrue du défilé permanent d'images et face à ce qui ressemble à une invasion du visuel? Qu'écrivait Jean Epstein sur « l'amour d'écran »? - l'amour d'écran « contient ce qu'aucun amour n'avait jusqu'ici contenu : sa juste part d'ultra-violet ». Poésie dérisoire qui est morte dans cet affreux clin d'oeil que nous adresse le Chien Andalou. Epoque du clin d'oeil où le cinéma deviendrait minoritaire? Victoire des graphistes, victoire dans laquelle les modèles de narration (Griffith), les inventions de montage et de langage (Eisenstein, Poudovkine, les surréalistes) auraient terminé leur mue et réalisé leurs potentialités en passant du coté obscure de la force : nourrissant le temps de cerveau disponible, la propagande et la publicité, migrant de la salle, à la télévision puis à l'ordinateur. Nous posons nos mots dans le sillage du mélancolique Kracauer et nous reposons sa taraudante question : « que nous apporte l'expérience filmique »? Le bouclier de Persée? La révélation tremblotante d'une image dans le reflet d'une flaque d'eau sale? Kracauer aurait aimé les vidéos de Simon Quéheillard qui, versant de l'eau et créant sur le bitume une flaque, fait naître des images (de ciel, d'immeubles, de mobiliers urbains, un passage de pigeons) éphémères, de fragiles apparition de ce qui est là dans le silence du non advenu au visible soudain révélé sous nos yeux dans un reflet*.

Et voilà qu'un gros ventru habillé de rouge, chaque année un peu plus obèse, laisse tomber de son traîneau mené à tombeaux ouverts par quelques 4x4 qui ternissent définitivement l'aura qui nimbe le mot « abondance » deux publications de deux écrivains américains : - un cinéma hors les murs en quelque sorte. Reflets.

Tout d'abord, Le Dernier Stade de la Soif (A Fan's Note) de Frédérick Exley. Petite maison d'édition au nom qui re-donne le sourire : Edition Toussaint Louverture. Le plaisir de toucher cette couverture travaillée, ce papier, cette mise en page, de goûter des yeux la typographie, de caresser la tranche où en lieu et place du traditionnel titre figure cette citation : « Ainsi s'envolèrent mes années de jeunesse, tels des confettis emportés par le vent : une bien pâle existence considérai-je, à l'exact opposé du tourbillon multicolore de ce qu'elle aurait dû être ». Nicole Brenez se proposait d'analyser l'oeuvre de Abel Ferrara sous le spectre de la drogue; il y aurait ainsi, les films cannabis, les films extasy ou cocaïne; sans doute nous pourrions faire de même des écrivains américains portés sur l'alcool en fonction de leur préférence : bourbon, vin, bière. Frédérick Exley ou la fable contrariée du rêve de soi en rêve américain. Ecrivain qui fit avant l'heure l'expérience de Chloé Delaume en vivant sur son canapé dans la télévision. Extrait :

« Bref, je regardais la télévision. Pas une seule fois pendant ces mois-là une idée intelligente ou une émotion n'émana de l'écran, et j'en vins à envisager ce média comme subversif : de par ses tromperies, ses mensonges assumés, sa lâcheté, sa bêtise, sa violence gratuite, ces personnalités dégoûtantes que l'on pousse dans les bras de notre jeunesse, sa soumission rampante et infinie à nos fantasmes, la télévision sape la force de caractère, la vigueur, et pervertit de manière irréparable toute notion de réalité. Mais c'est un média tendre et aimant; et lorsqu'il a accompli son oeuvre destructrice et réduit le spectateur au stade d'enfant baveux et écervelé, telle une gironde génitrice, il se tient toujours prêt à nous accueillir entre ses seins aux brunes aréoles. Mis à part pour les matchs de football, je ne regarde plus la télé, même si le poste est toujours allumé. De la même manière qu'on cache un réveil dans le nid douillet d'un chiot de six semaines afin de lui faire croire que sa mère est toujours présente, après avoir éclusé de trop nombreuses bières, en rentrant j'allume le poste et m'installe confortablement dans le canapé. Le bourdonnement me rappelle alors que la vie est là, simple, et qu'elle perdurera pour toujours. Sursautant à trois heures du matin, je suis tout d'abord chagriné et terrifié par la pénombre, puis je perçois le chaud ronronnement de l'écran muet et me tourne afin de recevoir la bénédiction de ce carré lumineux qui m'irradie dans le noir. Comme j'envie ceux qui vivent à proximité de salles de cinéma ouvertes toute la nuit. »

Frederick_exley.jpg

 

 

 

 

 

 

Ensuite. George Oppen. Poète. Traduit par Yves di Manno. Courant dit Objectivist : mais cela ne dit rien de l'émotion et de la force que transmettent les vers d'Oppen. Oppen voisine en bibliothèque avec Orwell. La décence ordinaire semble un concept forgé pour le définir. Marié jeune à Mary. Couple d'une vie qui ne les épargnera pas en épreuve. Communiste. Ne publiant plus après un premier recueil. Se taisant d'écrire durant 25 ans. Laissant la part belle aux engagements, à la vie d'ouvrier, à la guerre à laquelle Oppen survivra, seul rescapé de son régiment, au Maccarthysme et à l'exil au Mexique. Que dit un homme revenu de cela : intègre?!

Premier poème du recueil :

« La connaissance non pas de la tristesse, disiez-

vous, mais de l'ennui

Relève – en dehors du fait de lire de parler

de fumer –

De ce que, Maude Blessingbourne en l'occurence,

voulait savoir lorsque, s'étant levée, elle

« s'approcha de la fenêtre comme pour voir

ce qui se passait réellement »;

Et vit la pluie qui tombait, plus lentement

au loin,

La route déblayée de son passé la

vitre –

Du monde, balayé par les intempéries, avec lequel

on partage le siècle. »

 

Oppen est-il-lié au cinéma autrement que par ce courant de poésie auquel on l'affilie? On trouve dans ses textes des descriptions de photographies, le thème de la vitre, et une mention d'un début de spectacle (cinéma, théâtre?) et de « Visages figés déjà lunaires ». C'est peu. Pourtant n'était-il pas, enfant, voisin de David Wark Griffith? Curieuse proximité entre un Griffith qui disait vouloir nous amener à voir et notre écrivain pour lequel « L'oeil voit! ». Oui, mais voit quoi? « L'infime, infime éclat de la survie » est-il répondu; et, la nuit n'est déjà plus tout à fait du même noire. Oppen écrit encore :

« La machine cherche à voir

De tous ses yeux

Cherche à voir

 

A travers la vitre

Et sa ride, derrière l'appui

Poussiéreux – S'il y a quelqu'un

Dans le jardin

Dehors, et d'une telle beauté. »

 

Ou encore, et je donne le texte entier de ce poème intitulé Le Petit Trou :

« Le petit trou au fond de l'oeil

Comme l'appelait Williams, le petit trou

 

Nous a laissés nus face

Au monde

Et ne se refermera pas.

 

Le monde y jette

Un regard vide

 

Et nous composons

Des couleurs

 

Le sensation

 

Du foyer

Et certains à l'intérieur

 

Sont si violents

Et si seuls

 

Qu'ils ne trouvent pas le repos. »

 

Et si le poète américain réalisait la réconciliation des deux régimes que nos penseurs s'obstinent à définir. Si, des séquelles et comme par le feu, il unissait enfin Monsieur Hire et Monsieur Finn, du titre des deux livres (Monsieur Hire de Simenon et Finnegans Wake de Joyce) que Enrique Vila-Matas dans son récent Chet Baker pense à son art use pour symboliser le conflit qui opposerait le réalisme à l'abstrait. Dernier poème du livre traduit et composé par Di Manno et profession de foi :

« Poésie du sens des mots

Nouée à l'univers

 

Je crois qu'il n'y a pas de lumière en ce monde

sinon ce monde

 

Et je crois que la lumière est »

Portrait 2.jpg

 

 

 

 

 

Alors sans doute la véritable originalité du cinéma est la projection. A l'époque de Kracauer cela était quasi l'essence de toutes images mouvantes; aujourd'hui, notre sentiment est que le cinéma est une manière comme une autre de vivre les images, une manière cornaquée par l'industrie, une habitude de plus. Heureusement - en consolante -, pour les solitaires, pour ceux à qui manquent la vie comme le dit encore Kracauer, il reste quelques lampes. Henri Bosco : « Elle sait qu'elle campe au milieu de la nuit et que, sans nuit à laquelle on l'oppose, les lampes du monde n'existeraient pas. Le jour n'a pas besoin de lampe. La lampe a besoin de la nuit ». Non, décidément du fond du sommeil introuvé la nuit n'est plus la même.

 

 

aa

---------------------------------------------
* « Le film rend visible ce que nous n'avions pas vu, et que peut-être ne pouvions pas voir, avant qu'il ne soit là. Il nous aide puissamment à découvrir le monde matériel en même temps que ses correspondances psychophysiques. Nous rédimons littéralement ce monde de sa condition dormante, de son état d'inexistence virtuelle, quand nous nous efforçons d'en faire l'expérience par le truchement de la caméra. Et nous sommes libres d'en avoir l'expérience parce que nous nous trouvons dans état fragmenté. » Siegfried Kracauer.