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23/08/2011

Vampires et anémones

Quid des lucioles?
Sur la route des vacances, les mêmes films sont immanquablement projetés dans des villages différents. Pour l'occasion, les cours de châteaux ou de grands champs sous les étoiles sont  réquisitionnés. Au son des "Tuche pour un" ou des "où est passé Voldemore?", l'envie prend plutôt de resquiller la séance et de passer au loin derrière les derniers rangs, avec tous les enfants qui profitent de la lumière des projecteurs pour continuer de jouer.  Se perdant dans  l'obscurité environnante, il nous semble remarquer de petits points réfléchissants de la lumière. Au fond, l'esperance d'entrevoir une luciole l'emporte sur la réalité pressentie d'un tesson de bouteille enterré. Et quoi de plus cinématographique qu'une luciole, surtout dans les débats critiques qu'elle semble innocemment déclencher depuis peu? D'avoir pensé à elle, permet d'exposer brièvement ces débats.

Une lecture récente (la survivance des Lucioles de Didi-Huberman) développait l'idée de la survivance assurée, comme une dénégation de ce que nous avions lu, il y a longtemps, et qui faisait pressentir la disparition annoncée d'un monde (Denis Roche), celui metaphorique et reel des lucioles. A partir d'un passage de la Divine Comédie, Didi-Huberman oppose deux types de lumière: celle de la lucciola, fragile, immanente et intermittente (d'origine luciferienne comme la racine du mot Luciole ne le faisait pas d'emblee pressentir) et celle appelé Luce, ou lumière des puissants et de l'autorité. L'exercice de la distinction permet à l'auteur de clamer son mépris pour tout ce qui serait horizon dans l'image ou états définitifs, temps arrêtes du totalitarisme, luce accusatrice.  En étudiant les films de la réalisatrice Laura Waddington,  en particulier Border, il fonde ses concepts au plus près de " la nuit traversée de lueur", expérience renouvelé de " la beauté fugitive" (un défi pour ce film tourné vers Sangatte) et lueur inattendue de  l'apparition. L'etude du film, à la fin du livre, se fait precise et surtout en contradiction avec la dichotomie bien tranchée et initiale. Car dans notre lecture des autres chapitres, quelque chose, qu'on ose a peine avouer, coince. Difficile d'adhérer pleinement (du moins pour ma part et tout en reconnaissant l'immense travail de Didi Huberman, qui laisse pantois) au sauvetage ou au salut qui est exposé souvent d'office, comme si la chute se derealisait avec certitude. Beaucoup d'auteurs cités (de Denis Roche a Agamben) se voient reprocher leur tendance à voir une barbarie avancer et si le constat de la disparition  les étreint, c'est parce qu'ils ne sauraient plus voir. Dans le cas d'Agamben, l'horizon sans ressource ne serait pas choix du défi, face à une société qu'il abhorre? Ranger du même coté la Luce des féroces projecteurs du pouvoir et ceux qui essaient de la critiquer convint peu. Et puis la permanence clamée de l'œuvre oublie l'effort ou le risque d'une parole ou d'un plan qui s'engage. A contrario, la notion d'allégorie chez Walter Benjamin semble prendre le temps chronologique à défaut, détruisant une continuité, non par vœu du néant mais plutôt par existence d'un désir possible. Malgré la fragilité  souvent redite, il n'est pas toujours aisé de suivre les survivances de Didi-Huberman qui ne se vivent pas au péril de celui qui filme ou écrit.

Quelques lignes d'un livre de vacances paraissent, un peu plus respectueuse, ou tout du moins sidérer par les citations proposées  et dont les fragments ne cessent d'interroger. Un passage d'Holderlin donne à Antonio Tabbuchi l'occasion de sombrer dans méandres irrésolus de réflexion et qui ne sont pas sans rapport avec le cinéma. Voici l'extrait:" tout ce que j'ai connu, tu me l'écriras pour me le rappeler, avec des lettres et alors moi aussi, je te dirai tout le passé. Disons qu'il y a des personnes qui peuvent attendre des lettres du  passé". Séduisante cette idée que des lettres ou des images du passé ne proviennent pas toujours à  la compréhension immédiate et qu'elles ne s'infiltrent finalement dans la vie, que plusieurs temps après leur lecture ou que cela viendrait s'ajuster comme par éclair plusieurs temps après. Certains films ou livres n'en finissent pas de nous parvenir, au delà des souvenirs, entrainant un recul du temps qui, proche du rêve, se gorge de passé, loin d'un "temps ruban" qui se déroule. La citation ne passe pas, de même que pour Laura Waddington, Sangatte ne peut pas passer et faire partie de l'oubli. Les récupérations qui mettent sous les coudes les auteurs pour mieux les caser ne paraissent guère avoir la subtilité de cet aphorisme (ou définition du critique?) de Cioran: "l'art d'aimer? Joindre à un tempérament de vampire  la discrétion d'une anémone". Les deux ensemble.

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