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25/12/2011

Vent d'est

Le laboratoire LTC dépose le bilan. Le dernier film de Carax est mis en péril d'un tel désastre. Pire, 600 emplois sont supprimés, au moment de Noël, ce qui n'est pas sans rappeler qu'à la débilité des décideurs s'ajoute aussi un manque d'égard du même acabit que le geste inutile et blessant du zélé policier retenant un Marcel Marx du Havre qui de toute façon n'aurait pas chercher physiquement à s'opposer à la brutalité policière, refusant de "s'abaisser à combattre" par une tacite perception de l’inutile. Les pellicules ne seront plus développées, la faute au progrès, au numérique d'après l'article d'un journaliste du monde, qui parle de "naufrage" sans pourtant laisser transparaitre dans ses lignes la moindre ébauche d’émotion. Autant être "lâcher" par tous. Croiser un «tireur de pellicule» avait pourtant tout de la rencontre indélébile. Travaillant dans le noir le plus complet, vérifiant à tâtons le perforage des bandes, ces spécialistes des opérations arithmétiques des bains de développement présentaient un savoir magique de l’image. Purement technique, pas seulement. Une anecdote flirtant avec la légende rappelle que Robert Bresson (arghh, toujours lui) assistait à la justesse de ces températures de bain de développement, la photogénie du Noir et Blanc final, la lumière d’une image avec tout ce que sa révélation pouvait impliquer dépendant aussi de cette étape décisive. L'idée que le film passait de mains en mains presque anonymement, en autant d’ouvriers qui en permettaient la matérialisation, place ses tireurs et ses monteurs sons (coordonnant le clap de début de plan) à une qualité commune "aveugle" du film. De ne pas voir et de ne pas entendre figurent les prémisses de l’image, d’un même malaise, d’une même difficulté à advenir, entre l’acte créateur et le geste technique "comme dans un miroir confusément", parallèles, comme pour dire que ce n'est pas la pleine conscience qui fait l'image. La passion plus que la routine, peut-être un instinct mythique, participait de la matière filmique. Les pellicules s'entasseront-elles, comme ces vieux outils dont l'usage parait difficile à deviner et qui semblent grever quelques tables de brocanteurs indifférents?? A moins qu'avant que le liquidateur détraqueur de temps ne fasse envoyer à la casse toutes ces machines sur lesquelles on pouvait monter un film, glisser comme par mégarde une colleuse dans la poche (Iosseliani), prendre le maquis pour rejoindre un Mandrin juste dans le bois d’en face des locaux de LTC, deviennent les actes de sauvetage de ce qu’il reste. Et si le progrès est accusable, il arrive pourtant de trouver contre toute raison, des naufrages récusant la pure ellipse. Par leur insistance à sombrer , ils inscrivent un passage dans le temps, dont le laps démesuré assigne toutes les décisions péremptoires d'état à un ajournement renouvelé. C’est aussi et surtout des hommes qui sont responsables de toutes fermetures et nous en voulons au rédacteur des articles d’être si complaisant avec les décideurs. Une phrase du dernier Kaurismaki revient en mémoire: «bergers ou cireurs de chaussures sont les seuls métiers qui permettent de respecter le sermon de la montagne..». 


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Deux plans d'Hugo Cabret explique la perte d'une magie, par soudainement, l'arrivée de la guerre. Ces plans montrent des groupes de soldats partant vers d'autres destinations que celle du rêve. Le premier plan les montre de face, certains fumant, mais tous dans une proximité qui dit le départ prochain. Le plan suivant les montre de dos. Est figuré en un raccord que la guerre n'est rien d'autre que cela, rien dans l'intervalle, une pauvreté que le ciel lourd ne fait qu'accroitre. Les images de Melies, virevoltantes dans une chute, disparaissent à tant de misère en perspective. La magie semble se briser devant l'inéluctable. De voir disparaitre le petit symbole du laboratoire en ultime fin du générique laisse à la songerie l'impression similaire. Le personnage d’Hugo Cabret pense à contrario. Sa persistance à réparer la mécanique d'un automate se perçoit comme la façon de croire en ce monde ci. La chute de l'automate «à tombeaux ouverts» n'aboutit pas à la casse de celui-ci, et engage Hugo dans une chute analogue dont on ne sait pas s’il en sortira vivant. Une viellerie du passé se polarise d’une possibilité d’avenir par la croyance de celui qui  se persuade que ce qui est enfoui dans le passé peut faire vivre le présent. De quelques rouages mécaniques, un message halluciné, non audible ou clairement visible, produit l’énigme de ce qui pourrait être transmis. Scorsese insiste sur la puissance de cette réparation, de ce qu’on ne pouvait même plus percevoir comme susceptible de révélation, et qui grâce à l’obstination d’un garçon modifie jusqu’aux rapports humains, de malveillants, typiquement nerveux, au début, à enfin apaisé vers la fin du film. Edgard Morin, dans son dernier ouvrage, pense les virtualités de «toutes réparations», qu’il oppose à l’idée de pure production infinie. La réparation crée l’anachronisme au milieu même de ce qui cherche à la nier. Les tombeaux ne semblent plus fermer sur leur historicité. Melies a été cru, à tort, mort par un historien du cinéma et la célébration de la retrouvaille ne doit pas tant à une simple idolâtrie du cinéma (comme dans Shine a light) qu’aux yeux intensement bleux de celui qui défie l’irrémédiable  du temps (Cabret). La réparation s’éprouve à une forme de scandale face à la simplification du «marche, marche plus». Très proche de la disparition, elle permet pourtant à un autre temps d’advenir. Peut-être qu’il existe dans le défilement perforé, ainsi que techniquement les 24 images à la seconde, une syncope du passé qui comme dans l’assemblage hétéroclite des optiques de Miroslav Tichy receleraient d’autres images de ces boites et papiers à rêve et réalité??...


 

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