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13/05/2013

Documentaire à contre coeur

Hervé Guibert, en regardant des photos de famille pris à différents âges, a l'idée de rapprocher la perception de la photo de la toise qui servait à marquer la taille sur les chambranles de porte. L'expérience commune le rappelle à la mémoire. Les visages sur ces photos auraient même le double sens du mot toise, grandir sans fin et une façon de regarder l'objectif, un regard différent du contemplatif ou du créatif, qui met le temps en demeure, différemment en écho du passage du temps. Cette toise photographique oubliée dans les boîtes à chaussures des rangements est maintenant concurrencée par les vies numériques et les morphings d'âge, qui en un éclair, passe de l'enfance à l'âge adulte, style plante qui se déploie, panoramas changeant aux heures d'une journée, anamorphose graduée d’une séquence unique d’une naissance à «l’ad libitum». La mémoire «vive» de l’ordinateur stocke des vies entières en images. Les parcourir devant un écran fait peut-être moins naître d'émotions que lorsqu'en famille elles sont ressorties des vieilles boites, lançant les anecdotes nombreuses ou les silences soudain comme autant de zones d'ombre et de lumière d'une mémoire collective. L'instant où les langues se délient est peut-être maintenant mis entre parenthèse par la technique d'affichage compulsive où l'on voit bien que la famille n'a jamais jamais oublié l'appareil photo, les archives se parant d'infini, encore une et une autre du «petit dernier», avec parfois de drôle de photos maladroites, errance du tactile antinomique du "il ne vous reste qu'une photo à prendre". L'image, ainsi pourtant tout aussi existante, se jaunît moins des bords de son usure, est moins facilement assimilable à la poussière (Miroslav Tischy) conjuguant son action, mais elle n'en est pas moins oubliée parfois sous le nombre foisonnant des clichés, et sa réapparition peut causer des retrouvailles tout aussi heureuse ou déterminante, extirpées du magma de l’oubli.

 

 

Jayce Salloum compulse des images et à travers les différents voyages qu’il fait, revient parfois sur des lieux, en notant à son tour que les enfants ont grandi, suscitant les paroles de chacun. D’autant plus poignantes et exceptionnelles que cela sur des terres difficiles, brulantes de conflit et de migration. Ce réalisateur part à la rencontre des populations les plus déconsidérées, comptant comme résidus humains des politiques. Mais lorsqu’il passe sur des terres qu’il ne connait pas, il se montre très modeste avec sa caméra, ou son appareil photo. Il essaie d'écouter ceux qui connaissent les lieux, en étant attentif à une pluralité de(s) sens. C’est à dire que ces photos relatent son point de vue d’une ignorance très humble de celui qui traverse un espace inconnu, tout en recueillant à la fois les lignes directrices du lieu des paroles des personnes rencontrées (les espoirs inscrit dans tel paysage précis, nommé) et aussi les quelques détails presque anodins mais qui constituent tout autant un reflet (les repas pris, les cafés, le mode de vie courant). D’où ces dispositifs, que l’on peut voir de temps en temps dans quelques galeries parisiennes, avec une vidéo centrale et des photographies disposés autour de l'écran. Jayce Salloum fait presque le deuil d’une image unique évocatrice de plusieurs strates; son abord s’envisage à l’image comme agrégat, par complémentarité de visions disparates, «appendices» à la réalité (Jayce Salloum) «en traitant de l'interstitialité : ce qu'il y a entre les choses, en terme de polarités historique, géographique, sociale... Peu de gens expérimentent ça, mais quand on est réfugié, c'est quelque chose que l'on vit chaque jour», par rapport à des cartes et enjeux forts. La démarche ne se veut pas temporaire mais habiter cette vision de réfugié semble guider les trajectoires des voyages de Salloum. Lui-même d’origine libanaise, né sur une terre amérindienne, il se confronte au maelström des images multiples, d’origines diverses, et rien chez lui ne prédisposerait le regard à chercher à avoir raison. La multitude de prise de vue n’épuise pas la complexité des situations, ni le mystères des vies. Contrairement aux médias, il n’arrive pas avec une conscience déjà dictée des enjeux des images à prendre. Du coup, certains plans paraissent durer plus que de coutume mesure, des regards d’enfants toiser longtemps l’objectif. Certaines paroles ont l’air saisies alors qu’elles ne sont d’habitude jamais relayées, tels ces rêves d’habitants déracinés, déjà en exil depuis longtemps, et qui disent un espoir. Et par les détails, surgit ce que le regard n’avait pas vu des interstices: «Je m’intéresse aux bordures des choses, aux fragments qui font sens, aux détails qui paraissent insignifiants. Par exemple, j’ai photographié en Afghanistan ces briques fabriquées à partir de la poussière recueillie sur les routes, qu’utilisent les Afghans pour reconstruire leurs maisons, ou encore des détails de la guerre, comme ces traces de balles, et la vie domestique qui continue». L’assemblage peut se faire aussi l'écho des fatigues, des minutes d’ailleurs (quelques plans de jeu, ici comme autre part). Jamais de discours, pas de cases, ce qui retient et tend à une verticalité travaille l'impossibilité d'un punctum, étant source d'une continuelle reprise sur le présent, la réalité et toutes ces pertes, en étant proches des nuances et des fugaces épiphanies. Des spectres d'instants dialoguent de leur pertinence à travers un montage. L'expérience individuelle essaie dans l’essaimage de plans, éparpillés sur le mur, de percevoir une perspective sur l'instant, qui en retient comme une fêlure des migrations subies, mais aussi au coeur des souffrances, les détails des impressions du quotidien, ce qui vient s'agréger, comme souvent ces photos de fleurs au bord du chemin, au document. Par les groupes de personnes filmées ensemble, des ouvertures rivalisent au poids du tragique. Jayce Salloum rappelle qu’on dit de lui, qu’il fait du «documentaire à contre coeur». On le croit tant il y a la pluralité de dire des sens, possibles et  non entendus, une politesse face au réel qui n’est pas le sien de prime abord, et en même temps la volonté faire face à une complexité dont seule la poèsie pourrait véritablement rendre compte. La souffrance n’est pas tue ni exploitée à des fins, mais approchée au plus proche d’une réalité des jours. On voit tout autant les contextes des conflits sans commentaire, que les ruines des monuments du passé rendus à leur silence et à leur présence stupéfiante, que des hommes qui cheminent, ou qui parlent d’eux sur des longues séquences, avec aussi ces autres fragments d’une réalité, «les divers petits moments de la vie» (Salloum) entre le quotidien et les idéaux, les deux se relançant. Tout autant qu’une fêlure, une incertitude semble relayée. Beaucoup d’images sont alors pris extérieur aux intérieurs, de la rue, des seuils des portes, et ce sont les enfants qui y lambinent le plus, franchissant ce seuil sans y penser. De ce geste anodin de partir et de revenir dans le plan, les impressions visuelles se contaminent d’une vacance très grande, un non déterminisme, où les choses n’ont plus l’air de s‘objectiver mais d’exister à une suspension qui se veut perceptible. Des appendices qui laisseraient les discours de côté, pour suivre ceux qui vivent sur les lieux, toujours selon une pluralité de point de vues, jaunie par le temps qui passe et les retours sur les lieux, avec dans les yeux et les témoignages une toise du temps. Mais il ne faudrait pas croire que Jayce Salloum accepte les situations désastreuses des conflits. La pluralité tend à une prise de position face aux réductions des messages. La multitude d’images plus qu’à l’oubli, à une présence résolument attentive au monde.



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