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01/08/2012

En un soir


Une fille répondant au nom aussi doux que délétère de Fumée, arpentant les rues avec la séduction à faire chuter les pauvres hères errants, en déflagration d'apparaitre au coin de rue, rebelle aux situations d'avenir qu'un amoureux éperdu proposerait, partante pour un pas de danse ou d'équilibre, histoire d'entamer le temps qui reste en toute indocilité. Un garçon amoureux, à se triturer le corps et le cerveau de passer plus de temps avec elle, poursuivie par une autre, le comble, une harpie qu'il ne désire pas, impossible à infléchir si ce n'est d'un pas de tango cette Fumée qui passe et s’obstine à être décisive, visage rétif, à marquer la gamberge. Alors il y a du jeu, une claque, un extrait, quelques plans guidés par la tension palpable d’un dépit. Il y a un film, quel film de Jean-Daniel Pollet. Un spectateur qui se retrouve lui à son tour fumée volatile sur son siège, fumée d'avoir été à ce point "à découvert", spéctralisé d'une richesse structurée des bribes d’un après-midi, se demandant si c'est cela le Heimat des philosophes allemands, traduits plus ou moins bien par «foyer», et qui ferait plutôt office de la lettre cachée d'Edgar Poe, toujours là depuis le début mais qu'un empilement de désordre dû à l'enchainement des journées recouvre et que le film fait resurgir? En suivant Claude Melki dont une chronique prochaine devra déterminer toute l’importance, la question affleure de savoir ce qu’est un instant partagé, si cet instant ne serait pas aussi ombré par l'acrobatie où, entre des gros blocs erratiques incompatibles de lambeaux de temps, l’on verrait se côtoyer les chutes nombreuses mais l'émergence aussi d'une parfois miraculeuse ouverture, qui tombe pile comme la lumière et l’obscurité d’une photo tombe quelquefois à la traduction. Dans le film de Jean-Daniel Pollet,  l’acrobate n'est pas celui qui exerce sa discipline, à l’inverse le personnage pris dans les atteintes du réel, à la problématique d'une vie situant sa démarche avec le grand écart des impossibles à rassembler, travail plombant, amour contrarié, à tenter de "faire sa vie", par distinction du désir, mais comme ces acrobates japonais selon une même «école du soir».


(l'extrait: http://www.notrecinema.com/communaute/v1_detail_film.php3...)

 

Ailleurs, un spectacle «Pour le meilleur et pour le pire». On retrouve l'énergie bancale d’un couple attachant avec des prégnantes fulgurances de postures dites scéniques, scandant des moments «tout feux tout flamme» d’un parcours par toutes les péripéties. Il ne s’agit pas vraiment de cinéma mais de scènes de cirque (cirque Aïtal), quoique les protagonistes soient qualifiés de burlesque, que le chapiteau porte la sympathie de s’y engouffrer en contrepoint du bétonné climatisé de la cinémathèque juste en face, que c’est tout encore à son music hall que Colette avait remarqué Tati avec son comique visuel et sonore on ne peut plus propice à la porosité des figurations (sur l'écran, sur la scène), enfin que les protagonistes de ce duo ont l’air échappés d’un film, pour elle (Kati Pikkarainen) d’une taille à la Janet Gaynor et d’une beauté finlandaise à la Kati Outinen, pour lui (Victor Cathala), quelques accents de présence rugbystique, comme si le music hall seyait comme une deuxième peau à ce sport, à moins que quelques burlesques, gros et petits, ne se soient infiltrés dès le début dans les pratiques de ce jeu. Dans le spectacle, il y a beaucoup de portées à la limite de la jonglerie. Des grandes mains du garçon semblent s’envoler la jeune fille gracile avec toujours l’impression que c’est lié au récit qu’ils essayent de mettre en place, bien plus qu’à l’exposition d’une performance physique. Par ces portées seraient suggérées les pensées de l’un envers l’autre, à la lumière d’une durée, corps qui s’expliquent autrement que par les mots et permettant à l’acrobatie de manifester les doutes, les interrogations. Là où l’on peut lire dans la danse une mésentente ou un accord presque fusionnel chez Pollet, les pirouettes du spectacle entament un continuum de réfléchissement. Les objets se mettent aussi de la partie (comme un volant de badminton mais surtout une voiture en troisième protagoniste) et deviennent récalcitrants. Ils surprennent et embêtent, poils à gratter du rien qui va. L’humour provient entre autre de ce qu’ils ont l’air de s’obstiner par hasard, de se répéter contre l’envie de les faire taire. L’exaspération n’en peut plus de leur résistance, qui semble de plus agir comme par hasard (avec de très belles scènes à la limite d’un dialogue avec la matière, de la piste, des accessoires). Le hasard a ici bon dos, à force de maitrise contre la gravité, il se découvre comme la dernière apparence de la maitrise, son masque de modestie. L’objet principal, celui de la fuite vers un ailleurs meilleur ou pire, s’incarne dans une voiture plutôt vestige que dernier cri, ou alors à son dernier cri grincement d’existence. Par son auto radio, elle rythme les moments de temps. L’acrobatie suit la bande son de cette auto radio selon des airs sur lesquels tracer sa route et qui déclenchent des séquences. Le vieux moteur de la voiture de plus en plus mort se fait entendre comme une insidieuse caisse de résonance aux leurres des illusions, agaçant de repérer les fêlures ou les soudains silences qui s’invitent au milieu du couple. “Le cirque est en quelque sorte un mariage. Partager et aimer. Dire oui. Au meilleur, ça marche. Au pire, ça ne marche pas. Une histoire d’amour est fragile, le cirque est fragile.” La voiture regimbe aussi au moment le plus inattendu. Elle devient le miroir presque involontaire d’une tentative de relation. Certaines scènes démarrent sur de l’agacement qui se finit en lutte. D’autres sur des chutes, à l’instar des pannes que l’on croit définitive mais qui finissent parfois en de drôle d’arrangements imprévus à laisser passer le retour du sentiment, de la joie d’au bout du pire se retrouver encore une fois par hasard. Vraiment par hasard? La façon de se voir, la «mire» des amants s’aventure à presque perdre, voire disparaitre toute liaison, jusqu’à la limite de leur jeu, le relançant au point limite, le vol se formant à cette gravité. 


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A l’inverse de se frotter au réel, les images du cinéaste Yang Fudong postulent l’acrobatie au constat d’une chute désormais impossible, rendant par cette absence l’enchainement à un malaise. Dans son film, "Seven intellectuals in a Bamboo Forest", on voit sept personnages qui montent sur un bateau qui s'élève sans que l’équilibre en soit chamboulé, ou alors quelques funambules qui perdent la gravité sans les voir tomber. Le modèle du pantin est suggéré. L’absence de chute supprime toute perspective de réel, l’impression de rêve est le but recherché de quelques plans précis tournés avec en arrière plan une légende chinoise sur l’île de Peach Blossoms, «l’endroit idéal pour vivre où les pensées peuvent voler librement». A rapprocher de l’acrobate de Jean-Daniel Pollet, on se demanderait si ce ne serait pas l’île idéale où fuir avec une Fumée sous le bras, à moins que cette légende ne travaille l’optique du personnage du film comme une ligne impossible à atteindre mais qui crépiterait déjà d’un désaccord au milieu même du paradis, à défaut de réel. Quelle ligne d’horizon, quelle gravité alors pour un couple, la souplesse et l’exercice ne restant pas que des attributs du physique, du spectacle du cirque Aïtal, ils se traduisent aussi à un récit existant plus que jamais sur du vide, mais conditionnant des apparitions de plénitude, au crépuscule.

 

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