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10/01/2012

La fille aux cheveux noirs - 1

Il paraît qu'il serait possible, d'un plan, d'un plan de film (mais son sens premier, cadastral et architectural, a de l'importance), de lui associer l'univers tout entier. Gilles Deleuze a dit quelque chose d'approchant. L'unité visuelle ne pourrait être dûment établie par le spectateur (d'autant plus de cinéma) qui nagerait avec plus ou moins de grâce et de bonheur dans une image-flux sans début, ni fin, sautillant de liens en associations : un continuum qui déborde largement le cadre du plan, d'où certainement l'étonnante mémoire lacunaire ou re-construite que nous avons des films vus. Un écart pense Jacques Rancière : entre sa fonction de monstration et ses significations. Un écart qui renverrait sans cesse sur des processus de subjectivation, à « une vie de l'image » qui, selon la belle trouvaille de Jacques Rancière toujours, serait une/en « expansion ». Il est sûrement nécessaire de maintenir cet espace, ce différentiel, pour que la rencontre puisse advenir et la relation être, l'interférence aussi qui nous ouvrira à la croisée des chemins; de s'obstiner à devenir un spectateur poreux à tous les parasitages (il y a bien caché dans le sens de ce vocable, à préférer à parasitaire, du piratage) qui mettent à mal les us et coutumes et ouvrent au renouveau et au récit. N'a-t-on pas là l'essence en combustion au coeur de ce Havre ouvert aux intranquilles par Aki Kaurismäki? Le cinéaste développe un espace ou Damia coexiste avec Blind Willie Mc Tell, où la permanence du muet se glisse entre le néo-réalisme et le cinéma américain de la grande époque des studios, où une histoire policière se teinte du plus pure mélodrame. Incroyable construction en échos, associations, dans lesquels le surréalisme à sa part; bien croyable et accueillante architecture monde, d'un monde de cinéma, mais aussi foyer de parasitage du corps du réel : parasitage de la santé d'Arletty, parasitage politique d'Idrissa, le corps étranger moteur du scénario (« narrer un événement, c'est déjà penser »), parasitage du dispositif cinéma par les actualités de la destruction, à Calais, de la « jungle » née de la fermeture du centre de Sangatte. La jungle. Sangatte. Cet événement est le pivot de la deuxième partie du documentaire de Sylvain George, Qu'ils reposent en révolte. Les ministres aimeraient qu'une décision soit aussi simple qu'un arrêt sur image, qu'elle soit communicante à la façon d'une unité visuelle contrôlée, qu'elle implique si peu le réel, qu'elle touche si peu à la vie et raconte une histoire simple faite de responsabilités de bon père de famille, bourgeoise, chuchotées dans le creux d'oreilles bouchées. Mais voilà, il y a des interférences... et des hommes, Sylvain George pour qui une politique ne peut être anodine et qui travaille avec obstination un regard autre, autre dans son esthétique, autre dans le temps puisque se poursuivant sur des mois et des années; Aki Kaurismäki, qui, incluant les actualités leur fait franchir le seuil de l'oubli, leur compose un cadre ou elles continueront à se consumer et à interloquer le spectateur : un acte de pirate, un siphonnage du réel. Il y aurait toute une histoire contemporaine du clandestin, du passager clandestin du récit cinématographique à écrire. Nous pensons rapidement à des films aussi différents que Welcome, Si tu meurs je te tue, Andalucia, Adieu.

Se laisser parasiter par les films serait une intéressante méthode d'analyse, non moins une analyse d'ailleurs, que voyager les images, les mouvoir en nous, s'émouvoir en elles : de les observer naître, se développer, glisser, palpiter, ou s'abolir et mourir dans les chambres de la conscience et inconscience. C'est à se demander si, seul, le spectateur ne serait qu'imaginaire. Il n'y a rien de fortuit, pas de hasard, dit le Carl Gustav Jung de la Dangereuse Méthode du dernier Cronenberg. Voyons voir. Voyons voir les traces que pourraient laisser quelques interférences. Le lieu du cinéma comme un havre est une possible définition; le cinéma comme lieu où les vies humaines loin de se dissoudre s'imagineraient, s'inventeraient, se configureraient selon de nouvelles variables, de nouveaux horizons, rien n'est moins certain. Gardons la salle obscure en simple reposoir où ci-gît une histoire de la vie ensevelie, et, souvenons nous d'un autre Havre qui se terminait dans la figuration d'une salle d'attente, d'une antichambre à l'embarquement. Avant de nommer une cinémathèque, dans laquelle Robert Bobert vint présenter En remontant la rue Vilin, Juliet Berto fut une fille aux cheveux sombres et la réalisatrice d'un film qui trône, à l'instar de celui du génial finlandais, au Milieu du Monde. Les archives nous disent deux ou trois choses de cette entreprise. Il y a fort à parier que ce «... il faut garder la poésie, c'est quelque chose pour laquelle je me battrai définitivement » n'aurait pas déplu à Kaurismaki. La dimension symbolique du film de Juliet Berto est la matière même du projet, elle s'observe comme évidente. Les couleurs de son Havre portuaire sont celles des années 80, dans notre ressouvenir saturées: bleu, jaune, rouge, des rayures et du bariolé. Elles culminent dans un scène où surgit Isaac, et l'Afrique. Il n'y a pas de coïncidences. On y déniche également, entre autres personnages, un curieux qui de cireur serait devenu expert en arts martiaux; on y croise également des voyageurs sans bagage et Tony Gatlif jeune. Juliet Berto crée sur les docks un endroit où le permanent s'affronterait au transitoire, où le mal n'est jamais très loin ni vaincu : l'amour y est menacé, la mémoire aussi dans un jeu qui mêle au réel le virtuel, la sagesse de l'esprit peut s'y corrompre et même l'enfant n'y est pas tranquille.

Ce qui nous surprend, et dialogue avec le film de Aki Kaurismäki, c'est la possibilité vivante – vivace – d'une utopie-qui-n'en-serait-pas-une. Un autre étrange personnage se dégage des limbes de la mémoire, celui interprété par Joris Ivens : Docteur Digitalis. - Un habitant d'une enclave qui rappelle la maison de Marcel Marx, une incise façon refuge (les deux films portent sans doute, réellement et symboliquement, le nom commun de ces foyers) : un professeur des flux de pensées (un peu télépathe comme le dit la réalisatrice), jardinier du végétal et de l'immatériel. Ce qui nous émeut, c'est ce gamin, ses patins à roulettes, et son yoyo qui se surimprime à un autre yoyo d'un certain Pierre Etaix. Pierre Etaix qui a justement fait le voyage pour se mêler au casting du Havre finlandais. Décidément la bonne fortune n'est pas indexée sur le hasard! Certains commerciaux (9€ la place) visent les nombrils de chacun et chacune, et s'ingénient à constituer la salle obscure en lieu de l'oubli puis de la flatterie « sensori-moteur », une télé en grand en somme. Mais une fille aux cheveux noire comme les Mille et Une Nuit peut d'un coup, un seul, entraîner les récits qui nous hantent dans leurs profondeurs en d'infinis plans enchâssés tels des poupées russes. Thomas Wolfe avertissait dans les premières pages de son Ange Exilé : « Chacun d'entre nous est la somme de ce l'on a pas calculé : qu'on nous rende à la nudité et à la nuit et l'on verra naître en Crète il y a 4000 ans l'amour qui mourut au Texas ». A girl is a gun.

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