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15/12/2013

A la frontière de la désillusion

 http://next.liberation.fr/cinema/2013/11/26/l-escale-pens...

http://www.critikat.com/L-Escale.html

http://www.saphirnews.com/L-Escale-clandestins-a-la-porte...

http://www.escalelefilm.com/index.php/telecharger

 

« Ami qui va perdre le nord / N'oublie jamais ton azimut » chante Murat dans « Robinson ». Azimut terme d'observateur, et mot dont on apprend par le chorégraphe et metteur en scène Aurélien Bory qu'il est dérivé de l''Arabe « as-samt, au pluriel summut qui signifie chemin ». Ami qui va perdre le nord, n'oublie donc jamais ton azimut : le point, les points, ce qui te relie au chemin et plus loin à l'ensemble, à « l'espèce » dirait encore Jean Meckert à la fin de son existence fêlée d'écrivain, après avoir subi agression, perte de connaissance, coma. Il s'agit juste, « comme un écho errant » et avant que ne s'efface des écrans le film réalisé par Kayeh Bakhtiari, L'Escale, de tisser autour de lui un faisceau de signes, de tracer des azimuts pour mieux nous repérer, nous situer en tant qu'individu « enfermé dans sa peau ». Doubler l'émotion – toujours passagère - de la projection, non par l'oubli comme le documentaire aux oripeaux de la fiction y tend - une histoire singulière mais noyée parmi d'autres et, qui, les lumières rallumées, s'en irait couler, loin, dans nos mémoires liquides -, mais par une trame serrée de convictions et de questions « métaphysiques », tant nous croyons avec Sylvain George que le « sans-papier », « l'émigré », « l'immigré », l'étranger, le paria force l'homme dans son éthique collective et personnelle à se définir et se retrouver en tant qu'être. Etranger est notre condition au plus nu. Ce contre quoi se construisent les fictions portées par la « société salope » dirait Meckert (les identités exclusives) et contre laquelle il dessine le A cerclé, « la nécessité absolue d'installer l'humain dans son plus grand système vital possible : le Globe sans frontières ».

L’Escale, réalisé par Kaveh Bakhtiari, film remarqué; une présence qui relèverait du miracle - un film documentaire tourné seul, sans équipe, film de « famille » au cœur d’un groupe de migrants iraniens, dont le cousin du réalisateur Mohsen et auquel s’ajoute une arménienne, frères et sœurs de désastres, coincé dans la métropole Athénienne entre deux départs. La caméra est portée, incarnée ; le point de vue est embarquée. Se posent alors les limites d'un regard : limites imposées par l'autre, ici la collectivité, renvoyant le réalisateur, malgré la langue commune, à son statut de privilégié, il peut se déplacer, avec son passeport Suisse, sans difficultés, sans risques d'être arrêté, figurant ainsi la place d'étranger au sein de la communauté ; les limites, enfin, du plan, non pas les interrogations « quand filmer », « quoi filmer », mais le tournage comme achoppement sur un passage à l'acte, à l'engagement – la sortie de l'image en quelque sorte -, pour rendre visible le malaise, le moment d'indifférence et d'indécence de la position privilégiée de journaliste du réalisateur tout à son geste de témoigner, de « reporter » les faits – laisser affleurer la butée où filmer n'est plus possible, le « quand arrêter le tournage ». Cette limite là, douloureuse, est clairement le danger de vie, c'est-à-dire la mort. Les mots peinent à dire cette dimension, bien qu'entre mot et mort il n'y a que l'intervalle d'une lettre. La mort est « presque » annoncée au générique, ouvrant l'oeuvre à sa fermeture, à la dimension tragique. Elle surgira d'ailleurs hors champ, avant de l'envahir lors de séquences nocturnes accompagnant une grève de la faim où la caméra de Kaveh Bakhtiari n'est plus intrusive ni seulement cette oeil-écoute des états-d'âme, mais un élément essentiel de la lutte, un corollaire de la main, main impuissante, main tendue, main qui se ferme. Le film bascule alors de plein pied dans les grands récits qui s’ombrent de mort, et nourrissent leurs forces et énergies des précarités de la vie (le documentaire met en « scènes » toutes les tentions de cette aventure humaine comme des archétypes issues de toute vie, de toute société). Fiction alors n’est pas synonyme de manipulation dans le sens de créer du faux, mais de créer du récit. Cette histoire est singulière (les destinées individuelles qui s'y nouent et forgent) et commune (nous pensons aux chambres des immigrés d'Afrique noire effleurées dans Afrik Hôtel), la même insécurité, les mêmes trajectoires oscillant entre Charybde et Scylla. De ce récit clôt restent les photos (comme des photographies de plateau), le témoignage d'une expérience montée par le réalisateur jusqu'à l'Aventure, dans son sens le plut haut, celui du philosophe Whitehead qui y fonde sa métaphysique, en opposition à l'homme d'état à qui le monde offre des possibilités, des possibilités notamment de le changer. L'aventurier lui n'a bien souvent que son élan vital à proposer, il essaie à toute force, tenu par son projet, son idée, de convaincre, d'entrer dans une société qui lui est fermée : dès lors tout peut servir au Projet, toutes les fictions que révèlent avec humour le jeu sur les identités.

Au-delà, de cette dimension « fictionnelle », de ce refus a priori d'aborder l'histoire par la politique, de questionner « les raisons », le film nous touche dans son effort de se tenir au plus près de l'expérience individuelle, de l'être, d'une Aventure prête à basculer dans la tragédie ; il nous blesse par son montage, sa capacité à raconter, à redoubler dans son espace, le projet des migrants et cette autre expérience, celle de la vie quotidienne et de sa dérive qui seraient les clefs d'une aventure intérieure. A la frontière de la désillusion. Cependant, ce mode de tournage en caméra subjective, si il permet d'appréhender les horizons restreints du groupe, une vie calfeutrée, la promiscuité, l'intimité par justement son manque, l'espace de vie comme poche de résistance (loin de l'image récupérée par une tendance nationale de notre Astérix assiégé), il met à jour, surtout, les manipulations à l'oeuvre dans certains programmes télévisés, le divertissement par l'empathie, bidouillé à grand frais de casting, usant jusqu'à la corde qui nous pend de la caution documentaire : ces dramatiques « rencontres en terre inconnue », dont le titre même de la série est une insulte à tous les peuples en même temps qu'une révérence, un adoubement, à l'exotisme colonial, ou ce « J'irai dormi chez vous » d'Antoine de Maximy (qui a pourtant dans sa jeunesse, à notre souvenir, réalisé un beau film sur Chomo), que nous entendons comme un « j'irai craché sur vos tombes », et qui montre qu'un voyage c'est du vide, il ne prend son sens qu'au retour. « Le seul voyage serait de s'oublier un peu » disait Callet. On ne part part, on se colle à la peau écrivait-il encore dans son « Italie à la paresseuse ». Ce que démontrent ces programmes télévisés c'est que pour certaines catégories, « classes » d'homme, la terre est un horizon, un lieu infini de circulation, de chemins balisés et à emprunter, et que pour d'autres, mal nés, et sans les passe-partout, les bons papiers, le globe n'est que frontières, barbelés, et les pays : des îles inaccessibles.

Or, pour nous, il n'est pas anodin que « L'Escale » soit tourné en Grèce (pas seulement à cause de la crise financière qui frappe ce pays, ni à cause de l'histoire antique qui abreuve nos nations), mais par l'étymologie que son titre vient rappeler. Nous citons Augustin Berque, le théoricien de l'écoumène : « Parce que, sans doute (on l'imaginerait du moins volontiers), l'insécurité des mers avait obligé à retrancher le kastro dans l'arrière-pays campagnard. Or un second renversement s'ébauche, car l'époque moderne anime et peuple la skala (l'échelle, l'escale, c'est-à-dire le port de l'île) aux dépens de la chôra maternelle » et encore « Si l'échelle compte parmi ses acceptions celle de port ou de comptoir (spécialement en Méditerranée, comme dans Echelles du Levant ou Echelles de Barbarie), c'est tout simplement parce que, pour monter et descendre des navires de haut bord, il fallait une échelle. » L'escale est cette échelle qui permet d'aborder à d'autres îles, de rêver à un monde cosmopolite. Et pour reprendre un autre penseur contemporain, et tisser toujours plus d'échos errants, Achille Mbembe, le film reste ainsi cet éclat : cet « éclat qui permet d'ouvrir le rectangle de la vie. Une fois, ce rectangle ouvert, la personne initiée peut finalement voir, comme à l'envers, le derrière du monde, l'autre face de la vie. Elle peut, finalement, aller à la rencontre de la face solaire de l'ombre – puissance réelle et en dernière instance. » « (…), la seule manière de rester vivant, c'est de vivre en zigzags », faire la part belle aux « identités itinérantes », à une « territorialité itinérante », un monde cosmopolite fondé sur « l'égalité des parts ».

 

… parce qu'aux origines le poing est un point, et dans ce point d'avant la scission, la séparation même de l'espace et du temps, flottent des « immigrés transcendantaux », « infigurable différance qui produira une identité réitérable, c'est-à-dire un ci et un  ». Inédit de Peter Szendy dans la dernière édition de La Nouvelle Quinzaine Littéraire.

Kaveh Bakhtiari, l'escale

Kaveh Bakhtiari, l'escale

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