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20/01/2014

Piraterie / piratage

De quoi le Loup de Wall Street de Martin Scorsese est-il le signe, le chiffre ? Dès la première séquence (le lancer de nain) le ton est donné. La dimension satyrique l’emporte et la grossièreté s’affiche. Le film est indigeste. Il traite de la surabondance jusqu’à l’écœurement visuel. Il appartient à ces œuvres du cinéma américain, qui au sein de l’industrie, poussent les références au « do it yourself » et les codes de la réussite (sous-entendue marchande et publicitaire) jusqu’à leur logique capitaliste finale : un plus-de-jouir sans entrave (Southland Tales de Richard Kelly, Spring Breakers d’Harmony Korine). L’accumulation de richesse se confond avec une vision libérale et « entreprenariale » de la société tout en l’outrepassant, la richesse n’ayant plus d’autre limite que son propre enrichissement. Scorsese inscrit sa fiction entre les fables du veau d’or (l’argent en fétiche – drogue) et de la Babylone pécheresse. L’Amérique fascine par sa capacité à générer un monde immoral, une écume, alors même (ou à cause de) qu’elle se réclame des textes sacrés (la Bible) ; elle fascine par sa capacité à pousser la liberté dans ses retranchements, ses angles morts où elle n’est plus qu’addictions diverses, par l'importance qu'elle accorde au triomphe de l’individu face à la triste mine d’une réalité prosaïque, et par une capacité tout aussi grande, à l’intérieur de ce modèle, et sans pour autant défendre une civilisation de tempérance, d’user jusqu’à l’excès d’un langage devenu courant pour – à la manière des rappeurs – en dégager les traits saillants et dominants. A ce niveau, ce n’est plus seulement du maniérisme mais une caricature jusqu’aux limites de l’obscénité. Le spectateur bien intentionné le recevra comme un coup au foie, une catharsis : prononcer le plus de mots sales et gros, se représenter le plus de comportements orduriers et s’en évider ainsi définitivement la tête, crever les abjections retenues et sommeillantes dans les tréfonds de l’inconscient.

– Est-il seulement possible de se dégoûter de l’alcool par une cuite mémorable ? Ne bascule t-on pas plutôt, comme Jordan Belfort le courtier, dans le cercle infernal de la dépendance ? La logique du film serait alors la sortie par overdose. Or seul son spectateur quitte la salle, vaseux ; le héros, à l’instar de nombreux personnages douteux rescapés des années 80 et 90 (Tapie, Messier, etc.), se reconvertit gentiment, capitalise de nouveau sur son échec et rebondit comme conférencier. La réussite acquise un jour vaut comme gloire et CV. La charge la plus cynique du film est dans ce final sans autre happy end qu’une pièce indéfiniment remise dans la machine à sous. Wolfie ne peut pas perdre car il ne vend que de l’apparence, une mise en scène de prestidigitateur ; il vend du futur, du virtuel ; il solde notre présent. http://www.claude-bernard.com/image.php?oeuvre_id=288&parent_id=12&from=artiste

Il n’est pas anodin que le personnage joué par DiCaprio soit un comptable, un travailleur comme un autre, peut-être un homme au départ sans qualité, en tout cas sans distinction particulière : un habitant de cette zone grise qui fait l’objet d’une des séquences les plus troublante qui voit le représentant de l’ordre et de la justice, membre du FBI, s’en aller par les voies du métro mêlé au peuple, en petites gens. Ce que découvre le comptable de province, sans histoire, c’est un monde (celui de la finance valant pour métonymie) dans lequel le produit du travail (le labeur) n’a pas plus de valeur qu’un assignat. L’argent comptant est ce qui produit, il est l’autorité aliénante captant les énergies et les attentions. Le courtier respecte en ce sens le cahier comptable qui régit les activités occidentales en faisant la part belle au « liquide », oubliant dans son bilan la « valeur travail » comme part du capital. Jordan Belfort embrasse sa (bonne) fortune. Il pactise avec le diable, un diable qui souffle son haleine brûlante dans les indices, à la hausse, à la baisse, irriguant le système boursier. Wall Street est le monde. Pour y exister, y affirmer sa volonté et son rêve de gloire, le trader reprend les traits de Faust, de l’aventurier individualiste interpellant le destin au nom d’un désir peut-être infantile de toute puissance, alors même que la bande son égrène les blues d’Elmore James et de Bo Diddtley. Son parcours louvoie sous le vent (mauvais) à la traine des grosses compagnies. Scorsese laisse apparaître les coutures aberrantes d’un règne du fric, mais il n’en juge pas pour autant son héros ; il ne l’abandonne pas à son sort, ne le laisse pas dans les affres d’un questionnement moral ; il le filme au contraire dans un perpétuel présent à l'image de la fête qui ne doit jamais retomber, le dépeignant le plus souvent comme un trublion laissant éclater sa joie de vivre (de consommer/consumer). Les antécédents du Loup de Wall Street serait le récit-source de Citizen Kane (ne serait-ce que par son rythme et la profondeur des plans décrivant les open-space), et dans la filmographie de Scorsese, il s'apparente à la veine « clanique » et à son point d’orgue, Casino. Par le choix de son acteur principal et producteur, il dialogue avec une œuvre emblématique des années folles précédant le krach boursier du jeudi noir, The Great Gatsby. Le film n'en est pas pour autant une simple variation sur le cynisme, et bien que le père du héros (censeur complice dans la fiction) qualifie cette farce d’obscène, il ne peut que constater que si « l’abjection consiste à prôner l’abjection », alors la « madness » de son fils l’apparente plus à l’éthique trouble du pirate que du criminel.

La revue Critique de juin – juillet 2008 étudie la figure du pirate en déplaçant son angle d’approche le long d'une ligne de partage : l’intention politique. En résumer le glissement sémantique de « piraterie » à « piratage ». Un geste d’atteinte aux personnes et aux biens, une violence réel d’un côté, une action de détournement non exempte de finalités politiques (usant surtout d’une violence symbolique) de l’autre, le tout aboutissant au qualificatif moderne de « terrorisme ». L’ambigüité entre rébellion, faits de piraterie, et actes terroristes est l’objet du prochain et remarquable film de Kelly Reichardt, Night Moves. Scorsese se tient, lui, du côté de la piraterie. Son héros est un « dissident en rien pour profiter de tout » (Juan Filloy). Le piratage comme analyse et condamnation politique serait à la rigueur, dans l’économie du film, visible dans la situation générale développée par un système. Black Sam dirait à ce sujet : « Les bourgeois volent les pauvres sous la protection de la loi, nous volons les riches sous la seule protection de notre courage ». Belfort le sous-entend dans le discours qu’il oppose à la probité de l’agent du FBI à ses basques. Tous nous volent, nous bouffent la laine sur le dos, alors, pourquoi – en bon individualiste, et le pirate l’est assurément – ne pas en profiter à notre tour et s’approprier une part du gâteau. Le jeune homme ambitieux est l’exemple même de la fascination du pirate pour le capitalisme dont il est en quelque sorte l’émanation, le parasite. Au temps des navires sillonnant la mer des caraïbes, les vaisseaux arborant le noir étendard étaient les plus sûrs défenseurs d’un anti-monopole, forçant, par la rapine, la richesse à « changer de main », littéralement. Razmig Keucheyan souligne, dans la revue, cette attirance trouble, ce paradoxe auquel n’échappe par Scorsese : « Le problème est que bien que la piraterie contienne une charge anti-capitaliste indéniable, sa participation à la logique de l’accumulation est une possibilité qui s’est souvent actualisée au cours de l’histoire ». Reste à savoir si ce parasitage est une loupe grossissante ou plus directement du mimétisme ; et si, ce personnage de Wolfie, comme son surnom l’indique, n'est pas la preuve que ce monde économique et social n'est plus que celui de l’homme prédateur - loup pour l’homme : l’individualisme poussé à son terme, autrement défini par le biologiste Richard Dawkins comme le piratage étendu au système (dans le contexte cellulaire, la lutte millénaire et acharnée des gènes tous prêts – pour leur propre survie – à investir et manipuler les organismes).

Les pirates – dans l’histoire du droit international qu’ils contribuent indirectement à fonder – sont la cause des premiers crimes de lèse-humanité (hostes humani generis) : les premiers délinquants trans-frontière, ennemis de tous. Il est frappant de suivre à mesure que se créent des empires coloniaux - maritimes, marchands, technologiques -, que sont repoussées les limites, l’inclusion de l’inconnu par germe avalé, ingéré. Ces germes profitent et prolifèrent dans les interstices. « S’embusquer aussi près que possible des flux marchands, et aussi loin que possible des grands centres politico-militaires » écrit Razmig Keucheyan. Les pirates sont à la fois des agents de la mondialisation - produits par elle (l’unification des océans) - et des agents actifs de la mise en œuvre de cette globalisation - par leur mobilité et le cosmopolitisme qu'ils défendent. Le même mouvement opère au 17ème et 18ème siècle alors que l’afflux de paysans dans les ports constitue le premier prolétariat, et dans la progressive extension du World Wide Web tout comme dans cette finance brossée rapidement par Scorsese. Alors que la mondialisation des marchés devient la règle, la libéralisation se généralisant, définitive, néglige entre les mailles de son filet de plus en plus fin de petites niches comme autant d’îlots à aborder. Paradoxalement, la norme de ce marché tout puissant dévoile l’ombre portée de son essence : une dé-régularisation, un complet affranchissement, dans son rapport à l’économie réel entendu comme échange de bien ou de service nécessaire, de la plus-value.

Si l’argent appelle l’argent, et si tout film est un documentaire sur ses propres conditions de réalisation, alors il est un regard passablement « chargé » et torve sur l'industrie de l'entertainment. Peter Szendy relève cette phrase de Gilles Deleuze : « L'argent est l'envers de toutes les images que le cinéma montre et monte à l'endroit ». Après tout, Hollywood fut à son commencement une vaste opération de piratage et de lutte contre le trust Edison, et les équipes de tournage de singulier équipage à l'affut d'un coup. Aujourd'hui, gagner des spectateurs équivaut à vendre autre chose que du cinéma, par l'entremise de corps, jeunes, dénudés, féminins, sexués, disponibles, hot. Les films ont l'apparence de bordels, mais les pirates ont déserté l'obscurité des salles. Nada mas que el viento telle que se clôt La Danza de la realitad. Jodorowski, d'ailleurs, débute son film par le descriptif du cycle de l’argent aux travers de ses alias : la morale, le pouvoir, l’assouvissement, le despotisme, l’asservissement. Nada mas que le show must go on, que le boniment… Cette double appartenance au capitalisme de la figure du pirate – expression de sa quintessence mais aussi dissidence -, s’incarne encore, dans Le loup de Wall Street, dans deux scènes : la première, un speech enflammé de Wolfie qui s'écrie, devant, le carnaval déluré et la bombance de ses équipes, « nous sommes l’Amérique », la deuxième, dans la dernière partie du film, où recherché avec ses acolytes par la police fiscale, il invective violemment les USA comme ce pays qui ne veut pas laisser libre cours à sa liberté d’entreprendre – l’Etat quel horreur !

En somme « une vie courte et joyeuse » (Critique). Keucheyan rajoute à ce propos : « Cette compression de l’horizon temporel explique, entre autres choses, l’importance que revêt le grotesque dans la culture pirate ». Les partenaires de Belfort compose une bande de fieffés détrousseurs. Comme le veut la tradition, choisis par élection mutuelle, cooptation et contractualisation, serment sous le regard du groupe (la référence au rôle crucial joué par ce type de contrat répartissant les parts du magot à chacun et en vertu d’une méritocratie tacite est encore à chercher du côté de la grande piraterie). Ses forbans – dont l’exclusion est aussi la fondation d’un crew et donc d’une aventure -, profitant des flous de la loi, sont l'envers de la société visible ; ils en affichent les manières en les parodiant sous le postiche et par le contre-emploi : le bellâtre latin à muscles saillants et moustache, la moumoute, le chinois, l’associé incestueux, une bande de pieds nickelés adoptant les traits de l’anormalité patentée, de la déviance. Cette contre esthétique raille les canons, de la beauté ou autre, comme la bienséance. La confrérie ainsi formée n’en finit pas d’énumérer les signes de son appartenance à la piraterie : l’esprit de lucre, la discrétion voir l’invisibilité dans l’espace civile, une existence tapageuse entre membres, une prédilection pour la fuite face à la politique et à l’affrontement, la fuite devant le réel (les responsabilités de toutes ordres, à commencer par familiales), le réseautage et le détournement (vive la mascarade !) - jusqu’à la scène de naufrage et de tempête succédant à une tentative d’enterrer, de cacher le trésor dans quelques paradis « fiscaux » et offshore. Scorsese ne tranche jamais entre leurs deux visages – pour employer la terminologie des hackers, tantôt white hats, tantôt black hats -, oscillant entre une condamnation implicite – l’excessif, le débridé rendent le film si peu aimable, hors de tout contrôle – et une fascination qui tient jusqu’à la toute dernière séquence – regard fasciné par le transgressif, l’emballement d’une folie, qui, du hors-champs, bondit sur le devant de la scène. Le dernier plan reformule et boucle alors la vieille parabole : celle du diable tentant l’innocence, tentant l’orgueil, le désir de puissance qui n’est rien d’autre que l’écho de ce qui nous stimule en permanence : la marchandisation de l’existence. Les empires créent leurs marges, des zones d’ombres. Toujours il s’y logera d’étranges capitaines « Passager d’un navire illusoire / Vers les ultimes mers de la nuit / Le cap à l’infini » (Stanislas Rodanski). La récente « réincarnation » d’Harlock/Albator ne raconte pas autre chose dans son commentaire brouillon des classiques du manga et de l'anime : la permanence d’un mythe, entre bien et mal, cinglant dans l’espace de la traversée, à bord du dead shadow.

Néanmoins. Si le cinéaste new-yorkais esquisse bien une face B de l’univers de Wall Street, il ne conduit pas à un raisonnement marxiste. La séquence si troublante du flic observant la « petite » vie grise du métro est posée comme une équivalence : un choix. Elle ne semble pas être une conséquence répondant à une cause. Le réalisateur s'en tient, en terme de relations de conséquences, à l'explosion de la bulle économique qu'il a contribuer à faire naitre. Pour reprendre les expressions de Slavoj Zizek, il ne lie pas forcément « la logique solipsiste d'auto-fécondation » du capitalisme à la réalité sociale – la population, le peuple - dont il se nourrit – comme un parasite. Il en reste à une logique du choix de l'individu, il en oublie – nous semble-t-il - l’envers véritable : le pied des gratte-ciel, ce sol contre lequel tinte la pièce d’or lancée au hasard de la bourse. Contre lequel s’écrase le crachat du VRP Dan Fante. Il sera intéressant de confronter cette vision de la piraterie/piratage qui parcours le cinéma US contemporain au prochain et annoncé American Bluff.

Mark Curran dans un projet présenté au Centre Culturel Irlandais de Paris, The Market, reprend ces paroles extraites d’une conversation avec un trader : « Ce que les gens ne comprennent pas… c’est que ce qui se passe sur les marchés est crucial dans leurs vies… non pas en périphérie mais là, en plein cœur ». Une alternative « anarchiste » existe, un acte de piraterie sans égal à l'heure actuel dans le 7ème art, la collectivité des singularités, la fiction faite chair et prenant le pouvoir contre la « norme » ; elle est à chercher du coté de l'humanisme selon Tod Browning.

http://www.forumdesimages.fr/les-films/les-programmes/lar...

 

 

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