Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02/12/2011

L'ange et l'automate

Pierre Hébert, avant de devenir l’auteur à succès du film d’animation La Plante humaine, a essuyé beaucoup de refus de la part des festivals spécialisés et populaires. Il faut dire qu’il envisage le film qu’il réalise, au delà des frontières du dessin ou des plans réellement filmés. Dans un très bel essai, L’ange et l’automate, il indique que sa pratique n’est «ni du cinéma habituel, ni du cinéma d’animation, mais plutôt un hiatus entre les deux». Rejeté à l’ancienne, tel un peintre, des comités de sélection, il n’entre pas dans une case préconçue et stable. Les deux grandes personnes inspirantes qu’il aime à citer à propos des ces projets sont Len Lye et Johan van der Keuken. Sa façon de gratter la pellicule et d’y allier des vues réelles crée des zones indécidables qui mettent en présence des images à la nature antagonistes. Pierre Hébert assume une incompétence pour le dessin et une difficulté à filmer. De cette «déroute» (selon ces termes), il gratte la pellicule, comme on jette et froisse des bouts de papier couvert de ratures, visant la poubelle d’un geste adroit. Les plans de ces films sont mal aisés, entre «la nostalgie d’un dessin et le désir de danse» (titre d’un article qu’il rédigea récemment). Mais celui qui est ainsi aux prises avec le paquet de nerf, qui veut faire quelque chose, ne peut trouver la médiation d’un apaisement. Hébert rattache son geste «à de la délinquance» avec des termes forts qui n’ont rien de métaphoriques. Pour lui, la délinquance est un geste archaïque, venu d’une nuit des temps et dont la honte, que les médias lui colle toujours comme étiquette, parasite la portée. Partir avec la caisse, mettre dans la poche un livre dont on connait la valeur, claquer la porte au nez (sur le nez même), gratter une carrosserie d’un chauffard, toute cette panoplie d’actes apotropaïques ont la volonté de mettre la fatalité lourde et pesante à distance, prendre à contre pied l’inéluctable, à la frontière d’un chaos. D’abord étudiant en archéologie de l’Arctique, notre auteur québécois rattache ce geste, ou plutôt cette «qualité», à celui de l’étude, à la recherche d’une strate, d’une surface traduisant le lien avec une époque. Il ne s’agit pas de légitimer un geste mais de voir ce qui peut s’affirmer en lui. Gratter le sol froid du Pôle devient une façon de faire apparaitre des images. Quelques temps après, c’est à la pellicule qu’est réservé le sort du raclage. Et l’imprécision du trait offre une façon singulière d’apercevoir le monde, avec un angle de vue qui se sent mal même dans la marge.

miniImageGen.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le travail sur pellicule semble s’exclure d’emblée de l’idéal réaliste d’une tradition bazinienne qui tient à coeur. L’animation «digne de ce nom, convoque la fantasmagorie» (Joubert Laurencin). La Plante humaine reste plutôt sur la frontière, entre les deux mondes en apparence irréconciliables:  «j’aime trop les zones frontalières pour vouloir effacer les frontières...qui sont lieux de contrebande, migrations clandestines, et guerres» (ph). Le film est censé suivre la vie d’un homme, dont les images qu’il croise trouble le rêve, au point qu’il lui arrive d’autres sorts, en imaginaire et réellement. L’image du dessin est percée par des plans d’images récupérées ou des scènes filmées. La porosité d’un support témoigne de la défaillance face à toutes ces images, du personnage qui est atteint par tout ce qu’il voit. Le visage du vieux monsieur dessiné prend l’apparence du visage de Mickael Lonsdale, encore une fois de la partie dans un projet exigeant. Le trait dessiné permet aux songes d’avoir une répercussion sur toute la réalité et quant aux images empruntées, elles viennent troubler plus que de mesure admise ce qui ne pourrait être qu’un mauvais rêve. Un zone d’images mais surtout de pensées est induite par le film. Différente de celle qu’on peut voir dans le Stalker de Tarkovsky, assez proche pourtant, elle met en pointillé la continuité d’un temps pour faire place à l’émergence de ce qui prendra toute la strate nécessaire pour exister. Le film prend le temps de ces visions. Il faut accepter d’être un peu perdu, qu’un dessin prenne soudainement le pas sur tout ce que nous voyions, ou que le film s’arrête à un visage.  La «tentative d’intersection entre l’arbitraire technique et l’arbitraire historicisé de la vie réelle» (ph) exhibe le caractère discontinu d’une pensée ou d’une vie exposée. De ces mises en présence d’images hétéroclites, on a l’impression que le film assume la «rapaille», l’absence d’équilibre du composite, et que les écarts se proposent en signes d’écritures. Le film bataille avec le non film, avec la torpeur qui pourrait vaincre et le pur artistique simplement virtuose. Des voix, un texte à l’origine africaine, affleure dans le récit  et la zone frontalière exprime une richesse que la rature ne laissait pas supposer. Le parallèle avec l’immense Gaston Miron, dont l’oeuvre nous cheville le corps durablement, qu’on voudrait lire en pleine rue comme les enfants sans jamais lever les yeux en avançant tout en évitant les obstacles, peut paraitre tiré par les cheveux. La figure de la corneille noire traverse les deux oeuvres, texte et film en résonances. «Opaque et envoutante, venue pour posséder ta saison», cette corneille sur laquelle tombe le regard à peine levé, que  le Figaro trouve si gênante, a dans son croassement rauque, l’interrogation même de l’harmonie. Le râle souverain «jusqu’en la moelle» transmet «l’immémoriale et la réciproque secousse des corps» (Miron). De ce son saisi aussi dans le film, crève une présence en sursis qui cette fois-ci, ne dépend pas de la loi qui finira toujours par l’emporter parce que les yeux caméras dénoncent aussi à foison, mais juste qui se rapporte à une forme, une forme du désir, «dans une zone indécidable entre ordre et chaos» (ph), «monde miroir de l’inconnu qui m’habite»(gm), «comme en mon pays suis en terre lointaine» (Villon).

 

 tarkovsky_stalker.jpg

 

 

 

 

fb