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28/08/2011

Est-ce que ta grand mère fait du vélo?


 

Trois petit pas en arrière, légère volte, rétropédalage et retour à la soirée de lancement du Festival Silhouette. A la Bellevilloise, entre deux chaises longues et une rangée de poufs, traînait sur le gazon synthétique une curieuse bicyclette : le Vélociné de Anne-Lise King. L'engin est inspirée par une scène des Triplettes de Belleville, où des cyclistes se trouvent enchainés comme des galériens dans une salle de projection et dans l'obligation de pédaler, actionnant à la force du jarret une route et un paysage qui défilent sur l'écran face à eux. Si, comme dans Ce vieux rêve qui bouge, nous devions démonter cette amusante machine, nous trouverions un cadre de vélo, deux roues sans pneu ni chambre à air, un pédalier, une boite noire avec un dispositif de sténopé posée sur le guidon, et, une bande de papier artisanalement collée, reliée à la chambre noire en passant par les deux roues qui l'actionnent. Il suffisait de pédaler tout en regardant dans le petit oculus de la petite boite, pour reproduire l'action d'un projecteur et animer un petit film, façon flip book : un petit bonhomme juché sur sa bicyclette, nous saluant, avant que sa bécane ne se métamorphose en mammifère marin et oiseau. De quoi se mêle le cinéma? Les réponses les plus simples et évidentes comme les plus savantes peuvent être formulées. J'ai pourtant une certitude, le cinéma se préoccupe de cyclisme et vice versa le vélo est la matière même du cinématographe. Cette installation ludique pourrait le démontrer, ainsi que certaines réalisations de Philippe Jacq (son vélo projection) – jetez votre oeil ouvert (étant entendu que l'autre (le bon évidement) est planqué sous un bandana noir) à ce projet : http://lcouleard.esarocailles.fr/index.php?/page/11.

Notre deux roues est un personnage à part entière. Ce serait lassant d'énumérer toutes les œuvres où il apparaît. Les cinéastes premiers ont bien saisi l'analogie consanguine qui unissait leur caméra à manivelle et le moulin à café qui est l'essence de cet animal : le vélocipède; la technique de « pédalage » de leur caméra se développa de concert avec les innovations qui dotèrent le coursier de dérailleurs de plus en plus perfectionnés. Il n'y a pas jusqu'à Jean-Charles Massera qui, avec son Jean de la Ciotat, établit indirectement un pont entre le vélo et les frères Lumière. A noter son magnifique rôle dans Le Voleur de Bicyclette. Notre fidèle canasson de métal y est au sommet; il contribue ainsi activement à la révolution du cinéma néo-réaliste, rôle qui reprendra lors de la reconnaissance et de l'essor du nouveau cinéma chinois dans Bejing Bicycle. Actuellement, il est à l'affiche du Gamin au Vélo, mais il joue également un rôle clef dans Un jour, film poignant avec Anne Hathaway; ma gorge s'est serrée lors de cette scène d'accident où le malheureux se fait désosser par un poids-lourd. Godard, grand amateur de sport cycliste, avait écrit pour lui une courte scène dans A Bout de Souffle, scénette qu'il avait proposé à Luc Moullet d'enfourcher; malheureusement, pour les noces avec la Nouvelle Vague, ce dernier refusa, prétextant, si j'ai bonne mémoire, qu'un cycliste avec à la fois des bas et des pinces à linge pour retenir son vêtement était la marque d'un manque de sérieux, d'une incohérence confinant à l'ignorance la plus absolue des choses du vélo ou au dérangement mental. C'est que, et Godard sans doute le savait, Luc Moullet* appartient à la caste des as du braquet. « Le vélo c'est la culture, la voiture c'est la barbarie » dit-il. Même dans son nom, nous y lisons l'étymologie à l'origine du verbe « mouliner » et de la partie d'anatomie dénommée le mollet.

Justement, c'est dans Anatomie d'un rapport que Luc Moullet rapproche vélo et cinéma. Il attire l'attention sur la ressemblance du vélo avec le projecteur, ce qui nous ramène à l'installation de Anne-Lise King; l'homme serait l'appareil optique, que les deux bobines de roues alimentent en images; entre la bobine esclave qui se déroule et la bobine qui enroule, une route avance comme un ruban de celluloïd. Justement (derechef), c'est sûrement lors d'un parcours de pur grimpeur, que Moullet a imaginé Parpaillon (avec Claude Melki). Citation : « Un moment j'avais un truc. Je m'étais trouvé un circuit parfait à vélo, avec le col de la Saulce (877 m), le col des Tourettes (1 125 m), le col de Fays (1 051m), le col de Rossas (1 115 m) et le col de Carabès (1 264 m). Je pensais au scénario pendant tout ce périple, et plusieurs séquences étaient prêtes à l'arrivée, à condition qu'il fasse beau… ». Parpaillon pour col et montagne de Parpaillon comme ciné pour cinématographe. A-t-on entendu un familier de l'effort dire Madame la Comtesse Du Barry, non, il partira à l'assaut de la Du Barry comme du Tourmalet. Dans Parpaillon « la montagne ne semble pas tant un élément de décor qu'une façon de partir à l'assaut d'un film... ». La montagne lieu de cinéma, de l'effort et de l'humour... et n'en déplaise au thuriféraire du Tour de France, à une certaine prose héroïque d'Albert Londres à Antoine Blondin que nous apprécions, ici, au Parpaillon, s'est joué le plus beau film de vélocipèdes...

Luc Moulllet.jpg

 

 

 


 

Elie Faure n'a pas hésité à écrire que le cinématographe était l'invention la plus importante après la découverte du feu. Nous le croyons aussi, à une exception près : la roue, la roue qui n'est qu'une métonymie du vélo. Gageons, que le premier homme qui imagina le cercle, ce ne fut que pour le chevaucher. Un jour ou l'autre nous seront ramassés par la voiture balais; peut-être qu'au paradis, il y a bien des houris, qui sait? En mordus de la petite reine je suis assuré que l'on s'y déplace en peloton; Marco Pantani, moins qu'un chien ici-bas – mais quel chien, un chien de fusil! -, en tête de colonne, tous au taquet, la tête dans le guidon à « sucer » la roue qui le précède, nous y conduit, lui qui sur terre a tenté le diable pour mieux le défier dans le cliquetis des chaines passant de braquet en braquet. Remarque : un cycliste n'a jamais les pieds qui touchent le sol ce qui le rapproche de l'ange ou de l'albatros c'est selon. Y provoques-tu en duel Rodolphe Darzens? René Fallet qui souhaitait être enterré avec son vélo – le malin! -, l'a-t-il retrouvé étincelant et non pourri de rouilles; peut-être bien qu'au paradis les échappés sont interdites et le vainqueur choisi à l'avance, allez savoir! Il doit en disserter longuement avec Charles-Albert Cingria et Emil Cioran qui fit un tour de France à la sortie de la guerre (sûr que le vélo lui as mis les idées au net, ou du moins aider à vivre). Cingria, auteur d'un éloge du cycle, avait trouvé le moyen de suspendre son deux roues dans son deux pièces! Il oppose la marche qui serait un rythme basée sur le « une-deux » au long temps du vélo – ne tient-on pas là une définition du cinéma : le passage du fragmenté au continu... du pas toujours susceptible d'être militaire à la liberté?


 

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*: http://www.telerama.fr/cinema/luc-moullet-j-aime-la-manie...

Les commentaires sont presque aussi drôles que les propos de Luc Moullet...

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Cette séquence de Laissez-passer de Bertrand Tavernier est un des plus beaux hommages que l'on puisse rendre à la petite reine – c'est infiniment et violemment subjectif. Ecoutons les « Chanteurs de perles » de Bizet interprété par Tino Rossi et les arrangements à vous fendre l'âme de Antoine Duhamel...



Et, vaincu enfin, si tu poses le pied à terre, n'oublies pas... Entre courir et voler l n'y a qu'un pas papa...

 

 

16/08/2011

Toujours plus ou moins Luc

"De profundis"...Peu de choses sues sur ceux qui sont enterrés sous de telles louanges,à part l'état civil détaillé, à travers les différents lieux qu'il nous est offert de voir. Comme dans Pierrot le fou, nous aimerions en savoir un peu plus sur ces "Tombeux" (Daumal). Ce qu'ils aimaient, désiraient, la petite hisoire en parenthèse (A.Karina)...L'inscription "elle faisait bien la cuisine et elle avait de beaux cheveux" écrit à l'encre noire sur une tombe, d'un mémorable burlesque italien qui ne sort pas de la tête, ne signifiait pas tant le sacrilège que la reconnaissance du vécu. Les plaques commémoratives ne gardent souvent que les actes heroîques en pleine lumière, rejettant l'ombre des existences au silence.

La mort provoque donc le prestige des actes. Luc Moullet, il y a quelques années déjà, pensait à cette solution radicale pour financer son propre film, le Prestige de la mort. Certes paradoxales, l'occasion était saisie au sommet d'une montagne, à la découverte d'un corps mort de randonneur. Moullet (ou le personnage du film) intervertit les papiers d'identité, espérant que la découverte de son corps défunt, entrainera des louanges nationaux et les crédits qui vont avec. Postiches et comédies, cela ne viendrait pas forcement à l'idée au sommet d'un col. Pourtant, la mise en scène exulte d'idées burlesques quant à l'orientation du corps et au versant plus noble à donner à la mort (versant italien). Si nous décrivons tous ces détails du film, c'est parce qu'on souhaiterait transmettre un peu  de cet humour ravageur. Ce cinéaste épris de randonnée, comme le laisse entendre l'étude de Jean Narboni, Notre Alpin quotidien, n'est-il pas l'héritier de Bunuel et de Tati, selon la juste remarque de Straub?? Avec cette passion des hauteurs, Moullet parle du cinéma d'une autre façon, avec des remarques de "fripoux" (selon ces dires) plus qu'en composant des essais cinématographiques: "qui dit monatgne dit relief, et l'on dit d'un film raté qu'il est sans relief". La 3D n'a qu'à bien se tenir. La citation de Lubitch "la meilleur chose pour apprendre à filmer, c'est de filmer des montagnes" pourrait accompagner l'ensemble de l'oeuvre de l'homme des Roubines. Pour en revenir au Prestige, la montagne ne semble pas tant un élement de décor qu'une façon de partir à l'assaut d'un film, de sa réalisation, le temps de sa difficulté ou de son effort. Jamais le drame n'amenuise l'humour, bien au contraire, les plus grands burlesques répondent à l'inéluctable en transformant en terrain de jeu le desespoir ainsi contrarié. Avec le temps, la pensée des burlesques ne cessent de sidérer. Et même si, encore une fois, le prestige ne sera pas au rendez-vous, puisque le décès fictif de JLG viendra voler la vedette au faux décès de Moullet, un De profundis envolé, reste le film possible au cheminement du sentier.

Un film noir hollywoodien plongeait Humphrey Bogart dans une impasse rocheuse cruelle et fatidique. Toujours pour le film de Moullet, il s'agirait peut-être aussi de regard perdu, mais ni tragique, ni mélancolique de la contemplation des lointains. Ici, les occurences du regard perdu revêtent différentes formes: très prosaîque lorsqu'il s'agit de la famille Moullet qui doute de la signature du film tant qu'elle ne voit pas le Luc à l'image; descriptive lorsque le sommet de la ballade disparait et que le panorama entrevu fait pâlir les images des dépliants touristiques; esthétique lorsque l'existence du plan se fait incertaine tant dans sa fabrication que dans sa conception. Ce regard perdu provient-il des têtes perdues, proche d'une folie que le réalisateur localise dans un de ses récents films?? Sur une pente, la seule folie viable, amoureuse, révelait dans un échange pour le moins vif, une possible durée éperdue. Ne pouvant rien dire sur la montagne, car ne la connaissant vraiment pas,  on peut à peine noter que comme lieu de l'humour et de la durée, elle parait toujours aussi "neuve", de ces films. Et qu'une modernité à définir s'ancre là-haut, avec à la gauche, à côté du Pic Moullet, les pentes du Garçu et à la droite, les brêches d'identité des Frères Larrieu. Un panorama à (re)découvrir. En songeant au regard de Veronika Lake, dont on disait qu'"elle regardait comme on regarde la montagne"? La façon de regarder l'ecran cinématographique, avec cette absence d'intentionnalité, n'a t-elle rien à voir avec la contemplation des subjugueux sommets??

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