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21/11/2011

Akissi, une chipie!!

On passe un sacré bon moment à la lecture de la bande dessinée au ton alerte, soi-disant pour enfant seulement, Akissi, du prénom de cette petite fille qui n’en finit pas de se chamailler avec ses amis et sa famille. Les sourires y sont nombreux et le trait saillant d’humour guide la rédaction de petits épisodes. Un quartier d’Abidjan dans lequel l’auteur Marguerite Abouet puise tous ces souvenirs devient le lieu de l’imagination débridée et fertile de quelques enfants qui jouent de ce qui se trouve dans la rue. Un ballon perdu et la bosse d’un infirme parait suspecte. Quelques bouts de légumes ramassés à terre, concoctés d’un piment tout rouge, «tout vif», constituent la dinette donné au petit frère, pauvre cobaye du jeu de la maman. Un écran télé, rare dans le quartier, permet de taxer les voisins, « -je vais prendre mon petit frère sur moi -Non, quatre yeux, c’est dix francs». Les différentes histoires du recueil reposent sur des raccourcis visuels plus que sur le cheminement intérieur d’un personnage. Le choc entre le monde spontané des enfants et celui régi par les habitudes des adultes laisse bien des malentendus s’installer. De soudaines images entrainent un hurlement de surprise entre parents et enfants. Leur monde s’articule à de l’incompréhension mutuelle «bouche ouverte». Et l’écran disproportionné du cinéma fait croire à Akissi que des géants déboulent vers elle. Au delà de l’impression première de l’effet de réel, l’image surdimensionnée qui fait pousser un cri, appelle l’envoutement du démesuré et aussi quelques peurs enfantines. La réaction d’Akissi ébauche peut-être un rapport à l’image où l’écran figure la descente des géants («et de leurs yeux sans bords») convoquant les forces de l’ogre (différente d’un ogre vert incarné), avec une grosseur optique amenant le chaos de la perception. Marguerite Abouet rattache le monde de l’enfance à l’expérience de la disproportion, comme quand nous revenons, des années après, sur un lieu du passé, où les rues s’avèrent soudainement petite ou relative, bien différente de notre souvenir ainsi altéré. Mais il ne s’agit pas ici de déception. Le point de départ de l’écriture se souvient de ces réalités exacerbées et le déroulement des épisodes amplifie une exagération de ce qui est vu, d’insolence et d’insouciance, comme s’il y avait une optique de l’enfance, dont la disparition est ici l’occasion de débordement imaginatif à l’enthousiasme contagieux. 


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Akissi ne joue qu’avec ses copains, ou avec un ballon mais jamais avec des jouets manufacturés que le Grand Palais met à l’honneur actuellement. L’exposition ressemble à d’autres dans sa disposition, en ce qu’elle multiplie les parallèles culturels qui cherchent à nous rendre intelligents plus qu’à nous montrer simplement des images. On en ressort avec l’impression d’en savoir un «max» mais sur quoi exactement, sur des jouets d’ «enfants gâtés», qui finalement n’ont qu’un rapport limité à nous-mêmes (l’interview de Pierrick Sorin sur le webdocumentaire de l’exposition, semble très proche en ce qu’il avoue n’avoir pas de souvenir d’un jouet particulier de son enfance, pas de souvenir du tout, et franchement il n’est pas le seul). L’humeur chafouine ergoterait sur les rapprochements à la va-vite, d’une barbie au ventre rempli d’un bébé et d’une statue grecque au ventre vide, au noir d’une absence, à la toute autre présence. Le parallèle échappe, comme tant d’autres moments de l’exposition, à moins que le but ne se limite qu’à la monstration d’un instant visuel, totalement vide de relation. Au milieu de ce maelstrom, Pierrick Sorin essaie de faire exister des petites images de gags visuels. Le non sens, par rapport à tous les vides, s’établit en tentative de pensée. Amateur de music-hall, sa démarche s’appuie sur les installations visuelles de l’art contemporain. L'art contemporain, il faut voir l'air profondément habité de ceux qui habituellement le regardent. Pour Rossellini, il n’était pas nécessaire de le prendre trop au sérieux et c'est là peut-être une des forces de cette pratique, non pas d'inciter au sourire béat de contemplation, mais plutôt à un sourire suspendu (interrogatif) face à une incongruité, comme les très énigmatiques structures qui parsèment le jardin des Plantes. Toutes ces formes tarabiscotées freinent le pas et le coup d'oeil s'y perd. Et après? Chacun a le loisir d'y voir un moment de l'art et de rédiger des ouvrages lourd de sens et d'images tronquées qui viendront peser sur les étagères des bibliothèques. Le ludisme est aussi parfois assumé, ici chez Pierrick Sorin, et dans l’exposition crée pour les enfants, tout en constituant l'ambiance environnementale d'un lieu. Ces images numériques se logent, réduites, au dessus d'une porte, en bas d'un escalier, au plafond d'une salle. Elles illustrent un thème de chaque pièce en essayant de faire de l'impertinence. Cela doit être réussi car les enfants repassent devant les écrans pour en voir "encore un petit peu", comme l’extrait de ce Père Noel qui se prend des cadeaux sur la tête, par exemple. Ces enfants ont un rapport courant à l'image, tout le contraire d'Akissi. L'impression d’affreux gigantisme laisse place à une image qui s'immisce sur des minis écrans. L’image ne vaut pas plus qu’une autre, elle est ce qui s'échange contre une autre vue, comme les petites images qui circulent de mains à mains dans les cours de récréations. Ces petits bouts de cartons peuvent signifier des images concrètes, mais tout autant ce qui se passe à de tel échange, plutôt «les choses dans l’âme que l’âme dans les choses». De l’exposition subsiste quelques semaines après, non pas le particularisme de tel jouet, ou la lumière d’un rapport mais l’impression que d’un tel entassement d’objets, un désordre caverne de brigands, ou l’aménagement hétéroclite des cabinets de curiosités auraient pu tout autrement instaurer un cheminement, juste une direction dans un labyrinthe et que la multitude, si elle tend à une richesse de regards, peut autant entrainer la confusion.


 

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Grosseur et petitesse de l’image échappent parfois au principe de relativité de la lecture d’un monde. La fade normalité, heureusement, semble éviter par une malléabilité qui renvoie l’aura d’une image à son sérieux. De ces distorsions baroques, l’image du géant Gulliver et de ces lilliputiens n’est-elle pas à la fois le risque d’une époque, de brimer l’irréductibilité d’une image, ou au contraire permet-elle la possibilité même de sa citation, de son retour?? Rien n’est certain...

 

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