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03/12/2012

Without

Tout aussi que dommageable l’absence de diffusion pour un film, il y a le film expédié par la critique du Mercredi et que le nombre insuffisant de spectateurs ne lui permettra pas de passer la semaine. Il s’attèle alors à une seconde vie de projection matinale, ou de salles parallèles où il peut plus longtemps surprendre quelques mal levés du jour. C’est un peu la fortune qu’un film comme Without connait récemment.

 

Déjà quatre court métrages réalisés avec la même actrice Joslyn Jensen. Le réalisateur Mark Jackson remet le couvert en amenant cette fois-ci sa muse sur une ile lointaine assez hostile. La filmer «elle» demeure la motivation sous-jacente d’un agencement narratif. Il y a bien une histoire qui aurait tous les traits d’une aporie: engagée par une famille, Joslyn doit s’occuper d’un homme aphasique, dans une région où il fait plutôt sombre, voire très sombre, le tout coupé des réseaux technologiques et loin du village le plus proche. L’histoire accumule les pertes de repères, les doutes (l’absence d’expression des visages), et les possibilités narratives aussitôt amorcées et aussitôt déjouées. Le film pourrait s’embarquer dans une ligne de scénario, une histoire à la Blair witch ou au contraire au romantisme à rebours des impressions. La réalisation prône le doute et la non résolution dans le montage des séquences. On dirait que de toutes les coupures au monde, une ouverture serait en jeu que la caméra essayerait d’être au plus près de saisir. Le sombre décrit ici une beauté en dedans, «être en dedans», pas vraiment un intérieur qui irradierait. Le réalisateur du film, Mark Jackson, est un faiseur d’images, il gagne sa vie en filmant des pubs, il a une formation de chef opérateur, c’est un virtuose dans son domaine de l’image. Il revendique l’altérité de l’inconnu pour ce premier film long, filmé à «compte d’auteur». Ce n’est pas qu’une autre expérience, celle du «sans» comme une virtualité bien mesquine face à ceux qui n’ont pas le choix d’une précarité plus pressante, ou qui hypothéquerait jusqu’à leur condition de vie pour filmer (Pialat). Le «without» s’articule dans le film de Jackson à la place d’un «truc» de scénario pour essayer de rendre la valeur d’une absence de jugement et d’émotivité. Absence de suite, de fuite possible. La succession des images est entravée, et Jean-François Roger écrit très justement qu’«au fur et à mesure de la progression de son récit, le film fait douter progressivement de la nature de ses propres images. Sont-elles des enregistrements de l'univers visible ou des visions mentales?».

 

Et puis il y a ce visage légèrement hagard face à l’environnement, ce qui a déjà été fait sans doute mieux dans l’errance auparavant. Mais on s’aperçoit que cette qualité filmée d’un épuisement est là très moderne: le visage est découvert par un panoramique d’être hagard devant, par exemple, l'écran tactile d’un téléphone. Une forme moderne de beauté, devant une réalité peu sûre et devant une imagerie qui s’absente, semble être approchée, fondues des nouvelles perceptions des habitudes actuelles. Alors que faire face à un environnement qui échappe de ces certitudes? Que faire si ce n’est se confier, avoir de la confiance dans une scène où le flottement est risqué, et qui dénote des ambiances; l’entrée obscure dans une forêt peu rassurante est filmée de façon différente que dans les films d’horreurs mais aussi à l’opposé que dans un magnifique plan de l’amant de Lady Chatterley (du film magnifique de Pascale Ferran), plan presque de communion avec une richesse sonore, où le garde chasse et l’amante restent silencieux devant la profusion de bruits nocturnes de la nature. Il y aurait une signifiance au seuil de la forêt dans quelques films actuels. Et des idées de sensualité et/ou d’oppression s'infléchissant en images affectives. Ici, c’est une avancée vers le noir, ni une fuite, ni fugue mais un black out en mouvement, une perte de connaissance des données sensorielles d’enregistrement. L’image disparait à une synchronie blanc noir et en même temps semblerait notifier un désir de sortir, de rompre des barrières d’un silence oppressant, par un fondu qui absorbe les présences. La scène est belle d’absence, absence de motivation et de cheminement dans le scénario, de justification, d’élément réellement extérieur, et fait apparaitre une émergence dans un cadre, provenant d’un fond sourd de la platitude des jours. Filmer un visage apparait filmer hors de l’ancrage, presque un adn pour ce réalisateur qui dit opposer sa vie de «faiseur» à un travail qu’il souhaiterait voir s’affirmer. Est ce que les deux sont tenables? En tout cas, il semble tenir à la dissociation comme à un moyen d'échapper, de pirater les obligations, de refuser que le sérieux n’aboutisse à une professionnalisation, de détourner «l’oseille», d'expérimenter un sombre de la dépression qui concrétiserait réellement le terme tendu de «projet» pour un film, au plus près d’une dépression. La nouvelle association réalisateur/actrice oublie les postulats de pygmalion, pour une technique de jeu réussie basée sur une non médiation. Que cela se passe sur une île, Bergman aimait déjà y amener ses actrices pour répéter ces films ou des pièces de théâtre, pour travailler inlassablement à une maitrise de direction d’acteur tout en étant joliment entourée, «voir refléter sa vie, ses défauts même, à travers de nouvelles dimensions éclairées par une lumière venant du dehors», «voir apparaitre la technique» comme concrétisation d’une maitrise (Bergman, Mettre en scène). Ici, le travail serait à l’envers, sur la solitude, l’absence, les faux semblants, l’exposition d’une sensualité faussement aguicheuse (affiche du film) avec la singularité d’une relation sur une perte, même de direction, en point de mire. C’est comme s’il fallait apprendre à «faire sans» et voir ce que cela augure comme quête extérieure. Le réalisateur a déjà filmé deux ou trois films entre temps, il accumule les défis, façon concours, tout en étant déjà à la traine du record qui taraude l’écriture d’Alban Lefran lorsqu’il évoque Fassbinder (la mort en fanfare, à 35 ans, déjà 43 films), une profusion qui ferait pâlir toute idée d’entreprise, la pulvérisation de toute idée de record toute catégorie. Mais la virtualité de Mark Jackson lui démange les doigts. Réussira-t-il toujours à filmer «sans» pour la justesse d’un film réussi comme celui-ci, et qui, sans n’avoir déjà plus sa place dans les sorties, sera encore prolongé quelques nuits d’hiver par le matin de leur projection? 

 

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