Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/06/2014

Rapport / relation

http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/06/10/jean-luc-godard-le-cinema-c-est-un-oubli-de-la-realite_4435673_3246.html

Ce qui surprend à la lecture de la dernière interview donnée par Godard, au delà de sa richesse coutumière qui oblige à la relecture, à la compréhension, ce n'est pas tant la (fausse) polémique qui s'est essoufflée en s'essayant au buzz, mais les multiples sourires qui l'émaillent. Un exemple : « Le langage, c'est pour employer le verbe « être », parole et image. Non pas la parole, la voix ou la parole de Dieu, quelque chose d'autre qui ne peut pas vivre sans l'image. Dans l'image au cinéma, il y a autre chose, une espèce de reproduction de la réalité, une première émotion. La caméra est un instrument comme, chez les scientifiques, le microscope ou le télescope. Vient ensuite l'analyse des données – on dit les données, mais elles sont données par qui ? (Rires ) » Le détail est dans la didascalie. Ainsi, l'image serait une donnée, un état premier de la « réception, de la perception, de la réfraction » : une balle que l'on reçoit. De qui ?

L'image donnée serait avant tout pour celui qui l'(ap)prend le lieu particulier d'un rapport. Et Godard de poursuivre par le lien qu'entretient La Philosophie du non de Bachelard avec l'époque de sa rédaction (l'appel du 18 juin 1940, "l'homme qui a dit non"). Il en appelle au rapport – non pas les dossiers sans photographies commandé par l'Etat ou les institutions – mais au principe d'incertitude (indétermination) mis à jour par Heisenberg. Peut-on voir impunément sans que soit modifié : 1) l'objet vu, 2) l'objet en tant qu'objet vu, 3) nous-même dans l'objet vu et en tant que regard. Le principe d'incertitude, semble dire dans un sourire le cinéaste des bords du Léman, est devancé par la photographie : - peut-on ainsi, s'interroge le photographe trifouillant vitesse d'obturation et temps d'exposition, connaître à la fois la vitesse de ce qui se déroule et la position des choses (la notre en premier lieu), peut-on avoir une connaissance en l'état, objective, de l'objet-en-soi sans que ce dernier en soit par la raison altérée ? Cette réflexion sur les deux termes de l'ici et maintenant, sur la présence (le temps « présent » cet animal) tourne en eau de boudin dans une séquence aux rires scatologique, grotesque, burlesque, qui voit, dans Adieu au langage, un homme ratiociner assis sur son trône. Le rire de Godard est parfois gras mais il pose la question des limites de la pensée face à la matière, la plus abjecte soit-elle, les limites du mouvement, et de ce qui détermine, face à l'ipséité. N'est-on pas toujours ailleurs ? Quelle valeur pour l'image qui se donne comme donnée ? (Rires ou pleurs). Godard encore : « Oui, mais si on le voit, ça ne peut presque plus se dire ». Alix-Cléo Roubaud ombre ses propos.

Disons ce que l'on peut. Disons le peu dans le cadre de ce texte qui n'en est pas un, de propos sans qualité, et d'une parole sans adresse qui s'essaie à conjurer la violence sans adresse ; d'une parole sifflé dans la fibre optique à perte : un renvoi de balle sans échanges et sans retour ; dans le cadre d'une parole solitaire et blanche – comme on parle de voix blanche – se défendant mollement face à la critique portée aussi par d'autre (le récent 24/7 Le capitalisme à l'assaut du sommeil de Jonathan Crary : « Le phénomène du blog est un exemple parmi beaucoup d'autres du triomphe d'un modèle d'autoconversation à sens unique d'où a été éliminé la possibilité de ne jamais avoir à attendre et à écouter quelqu'un d'autre ») et face à un monde aplati au dimension de l'interface que le « pouce pousse » sur l'écran tactile (le diable nous tient par la main?).

Le rapport est un raccord, il est celui souligné par Godard dans sa lettre à Gilles Jacob ; le pivot de son attention au montage, aux articulations. Une spectatrice a d'ailleurs, à ce sujet, fait un curieux lapsus, demandant un billet pour « l'adieu au montage ». Un rapport entre une parole et une image pour qu'il y ait langage (le nécessaire souci du montage, frotter ensemble les silex), rapport de grandeur, de vitesse ; un rapport aux choses, aux êtres, un rapport incluant la dialectique et l'analyse, un rapport de force, de classe, qui injecte de l'indistinct, de l'incertitude quant-à la pleine exercice du pouvoir. Un rapport de connaissance en somme. Une manière de voir avec les deux yeux. Avec les deux appareils photographiques (comme une reproduction des deux bobines de l'appareil de projection, des deux frères Lumière) : dans la profondeur du plan, d'autres plans, et non une connexion à une interface se substituant aux états d'expériences (empirique et intérieur.) Il est curieux, qu'Eustache, autre attentif jusqu'à l'obsession de la capture, de l'enregistrement des « données », autre cinéaste répondant « au noir du temps », à un appel de nuit, à la nuit, guidant ses travaux dans une autre direction, du coté de l'intégrité du plan et de sa mise en question, usait d'un système duel similaire, d'un redoublement, comme pour mieux éprouver l'image dans son empreinte : les deux tournages et cinéastes pour Le Cochon, le rapport entre dire et voir des Photos d'Alix, les deux caméras de Numéro zéro, les deux versions d'Une sale histoire (et la place, selon Laurent de Sutter, accordé à une éthique du trou). Deux pôles.

Le rapport est peut-être donc une manière de regarder, de lier, et d'entrainer son esprit au vagabondage, aux associations, une manière de semer et de perdre les tentatives marchandes de géolocalisation. Une patience, une attente et une attention. Cette attente est celle racontée par Zoé Bruneau (En attendant Godard chapitre I chapitre II). Un livre alerte, richement illustré : un journal a posteriori de l'expérience Rolle et Lac Léman. On y rit, on y découvre une personnalité de notre temps, vive; on y retrouve le cinéaste concentré et facétieux. Le désir au cœur du cinéma y est exprimé sans fard. Ce petit livre établit d'autres formes de rapport avec le film vu ; il nous le montre aussi comme le lieu d'une relation. Cette relation est celle du couple dans la fiction, celle du couple du réalisateur et de son actrice, celle du tournage, dont Godard dit, dans son interview, rejoignant Adachi, qu'il est un site de cinéma, de relations, moment et lieu de la communauté en acte et en partage, le seul site à partir duquel pourrait s'opérer un changement, une révolution. La relation n'est pas rapport. Elle implique de s'oublier et de voir par les yeux de l'autre. Dans Adieu au langage, relation et rapport sont discutés. Il faut être capable, semble dire le film, de regarder l'humanité par les yeux de l'animal, de s'y abandonner – alors, s'ouvre un avant le langage, un babillage, qui, au dernier plan, éclatera en cri : le troisième terme (décrit encore dans l'interview) de la réussite amoureuse du couple ? Cet happy end est peut-être le fruit trop mûr de notre imagination (d'un oubli de la réalité), et, il n'est pas forcément souligné par Zoé Bruneau. Son couple est plutôt décrit du coté de la discorde. Mais, il est vrai, que Godard, nous apprend-t-elle, refusera au dernier moment de les mettre en relation avec Roxy ; seul, le montage dans un rapport d'image et de son établira le lien.

Comment ne pas saluer ce livre, ce film, alors même qu'ils recoupent nombre des chemins de cinéphiles, tentés ici, englobant une réflexion serrée sur la nudité de l'animal – il n'est pas nu parce que nu - induisant, a contrario, la mise en scène incroyable de la nudité des personnages. JLG, habillant et déshabillant son actrice, souligne et déconstruit avec Agamben la théologie du vêtement qu'est dans les faits la sortie du paradis et la soudaine apparition de la nudité humaine. Zoé Bruneau, à la beauté inexplicable, portant en bague une pierre héritée de Breton - le trait d'une présence échappant à toute absence de mystère, éloignée de « la misérable exhibition de l'apparence ». Zoé Bruneau dont le récit nous apprend la filiation avec Maurice Nadeau; elle en raconte, avec émotion, en filigrane du tournage, les derniers instants. Zoé Bruneau à qui pourrait s'appliquer les mots de JLG sur Louise Brooks recueillis par Fabio Viscogliosi dans son Apologie du slow : « A Hollywood, elle en énervait plus d'un, c'est sûr, dit-il, et vous savez pourquoi ? Louise Brooks était une emmerdeuse, une papillonneuse, non seulement elle couchait avec qui elle voulait, hommes ou femmes, passe encore ; mais surtout, elle lisait des livres. Une belle femme qui lit des livres, voilà le péché impardonnable. » 

Fabio Viscogliosi, encore à propos de JLG : « … ; je dois dire, aussi, que ces conversations me font du bien. » A nous aussi.

 

IMG_3682.jpg

 

aa

18/06/2013

Nadeau

"Les honneurs déshonorent" - pas celui qui les fuie avec convictions, par celui qui se rend les armes à la main - qui préférera être pris mort que vif.

http://laquinzaine.wordpress.com/2013/05/15/vous-ne-laisserez-pas-mourir-la-quinzaine/#more-6437

http://www.quinzaine-litteraire.presse.fr/edition-nadeau....

« La mort est le fulgurant montage de notre vie, qui lui donne son sens » écrivait Pasolini dans L’expérience hérétique. - Le montage vu de l’horizon, avant la coupe, la bascule : - un choix (du simple abandon, ignorance, haussement d’épaule indifférent au sacrifice, à la perte d’une partie de soi, de sang), un couperet éclairant singulièrement les articulations, les destinant les unes aux autres, imprimant une musique, un rythme, définitivement. Il y a des existences pourtant immenses, parcourues de soubresauts, qui semblent d’un bloc, d’un bloc lumineux de ses veines ; des vies comme oubliées de la mort, dont le sens est une origine, une fidélité de principe reconquise sur les humanités détruites par un siècle de barbarie, une fidélité de principe, générateur d’autres fidélités. Telles sont les lecteurs de la Quinzaine Littéraire, des affiliés. Peut-être, le métier d’éditeur est-il de choisir entre différents manuscrits, articles, performances intellectuelles, peut-être est-il proche de celui de débroussailleurs ou de coupeur de têtes c’est selon. Juge. Bourreau. Oracle. C’est selon. Peut-être est-il autrement : un beau souci, celui de passeur, de stalker au cœur des ruines, peut-être répond-il à cette réflexion de Godard : « il fallait projeter un bout de film, il fallait trouver d’abord, il fallait déjà projeter des tas de petits morceaux, dire « on a cherché une telle direction », et puis là, tout à coup, mais avec et devant vous comme dans une expérience, s’apercevoir que c’est ce petit morceau-là qui intéresse, et à ce moment-là, on le met en rapport avec un autre et on le fait le bout d’histoire, effectivement ». Il fallait trouver d’abord. Maurice Nadeau est un bout d’histoire, il est notre histoire, un bien commun. Il suffit d’un ou de 121. Il passe l’arme bien à gauche. Parait-il que des anges de l’au-delà pratique le contrôle d’identité (au faciès le plus souvent) – poète documenti ! -, Nadeau s’en retourne sans-doute déjà suivi qu’il est par la vie imprimée : des colonnes de papiers, en confettis joyeux.

Nous ne sommes que des hommes liquides, c’est pourtant une partie de nous-même qui cède… il faut dire tout ce que nous lui devons, mais l’immédiat est la Quinzaine, la survie de ce périodique-refuge, radeau, reliquaire et sentinelle pour reprendre les deux titres d'Anne Thébaud - la vie devant soi.