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06/10/2011

La politique des acteurs

A quoi pensent les acteurs ?

Dis moi quel est mon nom ?

Mon noM comme l’écrit Melvil Poupaud dans le livre – singulier – qu’il fait paraître (chez Stock).

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Deux questions qui restent en dépôt lorsque le fil de la lecture a algi l’eau de cette lotie de page et qu’il n’y a plus qu’à se munir de sa lasse imaginaire pour en recueillir la fleur de sel.

Luc Moullet (décidément, même en pédalant comme un forcené impossible de le décrocher celui-là) nous avait sensibilisé dans son savoureux petit livre, La politique des acteurs, sur leur capacité (dans l’ouvrage de l’auteur des Naufragés de la D17, Gary Cooper, John Wayne, Cary Grant, James Stewart) a être tout autant auteur du film que le réalisateur ou le scénariste ou le producteur, à construire une œuvre cohérente de films en films, au-delà des différences d’histoires et de genres.

Si un auteur est un individu moyen – comme vous et moi (enfin moi, pas trop, je suis dans un devenir animal, de chien à poil long ou de suricate, selon l’angle de prise de vue) -, capable (très capable) d’exprimer tout à la fois une vision personnelle et, par son propre génie, d’exprimer le monde mais d’en être également un peu créateur, comme si la vie imaginaire et le réel se contaminaient l’un l’autre, alors, l’acteur, très bon conducteur, en serait bien un intéressant prototype. Il y a là, dans le fait de jouer la comédie, une équivalence politique évidente ; la maîtrise des apparences, d’une apparence, la maîtrise des codes, du texte, d’un texte, une façon toute professionnelle de manipuler les émotions, de se jouer des contraintes pour réduire un environnement au communicable à des fins de domination. Un programme qui s’étend des conservateurs aux écologistes. Lorsque le monde est un théâtre, l’important serait la maîtrise de soi = autorité = pouvoir ?

Pas uniquement, comme le prouve le beau livre de Melvil Poupaud. Etre acteur, ce n’est pas seulement se dédoubler afin de mieux envoyer au charbon son avatar, d’être magicien, de détourner le regard de soi pour son image, mais parfois aussi dans ce jeu de miroir, ce MM se dupliquant du titre, de se maudire, d’ouvrir des failles, comme autant de tunnels vers des inconnus, de biaiser afin que naisse l’aventure (et que d'aventures dans ces pages). C’est cette posture Dorian Gray qu’adopte Melvil Poupaud et que nous retrouvons à l’œuvre dans sa filmographie notamment dans les oeuvres de Raoul Ruiz; et même, si il semble que notre acteur trentenaire ne fasse pas de sa coopération avec Eric Rohmer le pivot de son travail, cette disposition d’esprit, flottante, tortueuse a pu fortement le séduire et l’inspirer pour son Conte d’été et sa psychologie de l’amoureux, et, accessoirement, film de la révélation publique. L’incertain et le double comme manière de « vivre acteur », comme champ de force et champ de recherche, de façon à résister au déterminisme des projets de cinéma qui encadrent, en règle générale, l’ennui des comédiens sur un plateau de tournage. Il serait dommage de trop en dévoiler de ce livre qui se dévore d’une traite (de vache), mais pour appuyer cette construction/vision du comédien, notons cette anecdote qui nous a particulièrement impressionné : durant un tournage en Argentine, Melvil Poupaud s’ingénie à incarner en parallèle au rôle qu’il tient, à lui superposer l’ombre d’un autre personnage, celui de Marcel Duchamp lors de son séjour à Buenos Aires, projet qui ne verra finalement pas le jour – je suis l’autre écrivait Gérard de la nuit, je est toujours un autre : ou comment exprimer ses plusieurs et reproduire un peu de l’expérience des hétéronymes vécue par Fernando Pessoa. Autre anecdote qui a levé un voile du mystère de l’homo fabula, de l’ego trip, pour notre face d’animal non initié aux subtilités de la psychologie humaine : le syndrome de la « camera », c'est-à-dire de la chambre, ou sa variante la chambre d’hôtel, qui permet à Melvil Poupaud, dès l’enfance, dans un des espaces les plus réduits et intimes à l’individu, de s’interpréter, de jouer à être différent. La chambre en salle de jeu, puis dans le prolongement de l’âge de l'enfance en laboratoire (lieu où le soi s’élabore).

Le plaisir pris à la lecture de ce livre peu commun provient un peu du mystère de la chambre. Melvil Poupaud construit un objet hétéroclite entre bride de scénario, récit autobiographique, structure polyphonique intégrant, en aparté, les commentaires des personnes décrites, cahier photographique, récit de tournage, quête initiatique, bloc note de cinéphile et de cinéaste. Une structure en plan, en feuilleté, qui, progressivement, alors que le lecteur avance, produit l’illusion d’une fuite, d'une perte d'identité (quel est mon nom donc, et plutôt que qui suis-je, de quelle matière (d'homme) je suis fait?), le livre se dématérialisant, devenant fuyant, ruizien, rhizome, un labyrinthe qui emprunte beaucoup à l’ami et peut-être mentor de l’acteur : - et soudain, des points de connexions s'établissent, des petites synapses s'électrisent. Hypothèse : - et si, cette objet livre n'était que l'expression d'une frustration (pas uniquement une réponse à l'absence du père qui pourrait être le creux de l'ouvrage, ne mettons pas, selon le mot de Jacques Lacan rapporté par Melvil Poupaud « tous ses oeufs dans le même papa nié »), celle de ne pas montrer les multiples vidéos qu'il a tourné comme autant d'autofictions et qu'il a pu, sur un malentendu, projeter aux étudiants russes lors d'un étonnant voyage. Vidéos dont ce livre de cinéma (oh combien!) nous inocule le désir, le désir de voir...

« Du coeur des villes,

au-delà des mers,

à qui croit-il échapper?

Jusqu'où pourra-t-il se cacher?

Derrière quel visage? »



aa



PS : si cette note ne vous a pas convaincu de lire cet ouvrage, sachez que la présence de Raoul Ruiz y est particulièrement prégnante et émouvante, et Melvil Poupaud rappelle combien le réalisateur chilien qui crèchait boulevard de Belleville avait parti lié aux pirates. Sa dernière oeuvre Les Mystères de Lisbonne est une splendeur qui vous tient en haleine plus de 4h, une réflexion virtuose sur l'histoire, toutes les histoires, contenu en un récit, sur l'énonciation et la duplication, le MM qu'elle induit; un récit qui se termine par la mort de l'Ulysse ruizien, son double – une mise en scène de sa propre mort, une prescience peut-être, une de ces visions à qui seul celui qui maîtrise le récit de la Nuit des Temps a accès, une séquence d'une force incroyable et plus qu'un geste d'auteur à l'adresse du mystère : un bloc de cinéma révélé dans sa nature même. Et si cela ne suffisait pas, des cartes postales de Serge Daney sont reproduites en fac similé. La carte postale, objet étudié par Jacques Derrida comme une « cryptophilie » d'un lieu d'émission, d'un nom, comme ce qui se dérobe, ce qui serait divisé : dire et ne pas dire.

Extrait du fac similé du dossier de presse du film de Marguerite Duras Le Camion : « Plus la peine de faire votre cinéma. Plus la peine. Il faut faire le cinéma de la connaissance de ça : plus la peine. Que le cinéma aille à sa perte, c'est le seul cinéma. Que le monde aille à sa perte, qu'il aille à sa perte, c'est la seule politique ». Melvil Poupaud est un aventurier, il relève le défi.