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05/10/2013

Lyon-Minguettes

 

Dans le livre de Gilbert Vaudey, le nom de Lyon, la ville se découvre intrinsèquement, à l’intérieur d’une tête, d’un enfant de la ville, qui n’en aurait pas fini de revenir vers les rives qui l’ont vu naitre. L’environnement s’arpente au «theatre de la mémoire», de parcourir des rues non plus avec le souci du panorama d'étreindre des nuées de sens, mais «par effraction» ou «par grâce» de laisser affleurer ce qui chemine de souvenir. Gilbert Vaudey a été habitant de cette ville tout autant que professeur d’histoire. Et ce sont les deux grandes tendances de ce livre, à la fois le parcours d’une humble déambulation d’un commun des mortels errant d’ici à là, et la précision de citations d’origines liées à l’histoire comme matière, fleurant une tradition. La vie vécue se densifie de la matière d’un travail. L’intention de placer le langage sur un autre terrain que le reportage introduit une «phraséologie urbaine», selon des champs d’expérimentations et de réminiscences aux bords du cadre des déplacements. Mais pas de perte dans la ville qui deviendrait labyrinthe (Benjamin « s'égarer dans une ville - comme on s'égare dans une forêt - cela réclame déjà un tout autre apprentissage»), le livre trouve son équilibre aux retours de structure, singularité d’approche «redevable aux lectures et au fil du temps» (Vaudey). Le nom de Lyon devient métonymique du tacite compréhensible, quelque chose de fort et de singulier propre à ce nom de ville, qui se comprend à mot couvert, peut-être pour chacun différent dans les significations, réunis à un abord silencieux, pour cette ville qui ne semble jamais appartenir véritablement à ces habitants (Drevet). Les strates temporelles s’amusent de conjuguer les anachronismes, en rapport, ou disjonction de ce que les lectures permettent des ajustements dans le retour des sources. Outre l’immense qualité du livre en ramification qui pulvérise les songeries à partir en constellation historique, en particulier aux abords des pentes qui ont vu grandir l’auteur, honnêtement retracés à la vigueur de la lutte, cernant comment elles sont alertes en utopie, échappant aux cadrages touristiques, par ces détours de ruelles qui peuvent autant être des raccourcis, les louanges rendus aux lieux se soucient (trop?) d’essence à saisir des caractéristiques, plus que réellement de dialectique qui mettrait en rapport les lignes de forces des traces. Si nous prenons l’analyse de Vaudey pleine d’estime pour ces pentes, elle s’affirme sereine de la singularité du lieu comme de son existence, une vision de jour très assurée,  et vague, antinomique et oublieuse de réalités qui forgent l’inquiétude de Low Life, dont les premières séquences autrement porteuse de critiques à la virulence non feinte, se campent d’impossible d’être simplement tournée à une posture (le plan où le jeune homme tête dans l’eau dans la sculpture de la place des terreaux, avec les bulles d’air qui s’amenuisent à un amour qui se perd). Le nom de Lyon s'échappe aussi quelque fois par l'évocation des photos compulsées que l’auteur a prise, dont une avec une enseigne particulièrement prégnante au nom de Tahiti, apparaissant à la béance due à des travaux. L’altération du regard dans la structure même de la lecture habituelle des façades et de l’environnement usuel occasionnant le style, bouscule les murs à un dehors, et augure d’un tribut, comme de trésors forcés, aux auteurs de la cité, le premier en tête, Rodanski. Son projet de films horizon perdu est précisément cité. La reconnaissance est sincèrement belle, très empreinte de Rodanski. Ce chapitre paraitra réussi d’émotion, dans l’attention gardée aux détails (comme un peu avant, la vocation de la galerie "le réverbère" est justement reconnu à sa valeur de pionnière) d'espaces et de projets presque oubliés qui redeviennent ainsi visibles, d’autant de connexions à activer pour catalyser localement les processus relationnels d’une vie urbaine. Rodanski, dont Ossang fut un grand découvreur, d’une chambre à patient, est raconté s’agrègant à cette vallée du film de Capra, aussi imaginaire que fantastique s'immisçant dans le réel, la vallée de Shangri là, « non pas le symbole du «il était une fois» qui inaugure le récit, mais celui de «la fois pour toutes» qui clôt sur elle-même l’illusion dont on ne revient plus» (Bernard Cadoux sur Horizon perdu). L’horizon perdu semble renflouer de vision précise d’amarrer, aux forces telluriques du lieu avec un actuel plus que jamais au présent, de feu aux rebours d’une précarité, pas le temps de s’occuper trop que de la contemplation d’un passé («Impressions sélectives d’une mémoire nulle: autant interviewer le lion de la Métro Goldwin Mayer», striant un mur lors de l’exposition l’an dernier, à la bibliothèque de la Part Dieu). L’auteur sous tend des lignes à la cité. Des pas se recommandent à un horizon, celui toujours changeant que la marche crée; ils entrent en procès d’un présent qui les prend en vision de ce qu’ils sont devenus, grevés peut-être, mais dans une relation à des frictions de ne pas marchander sa liberté. La singularité de s’attacher à ce qui tient d’une espérance, d’un souffle, au point que vacille une journée hors de sa vacuité précaire persiste à constituer ce continuum, «les jours repassaient un film projeté sur la trame de mon esprit jusqu’au bout du rouleau». Chez Rodanski, le cinéma est à la permanence. Si quelque chose se passe, alors il se fera langue qui conjugue la latence d’un rapport à une instance, plus forte encore qu’à toute actualisation de projet qui obnubile tant les lecteurs d’une cause. Pas de preuve, il n’y aura pas de film à proprement parlé pour notre poète, à la façon dont Karl Krauss vitupère les preuves, puisque seuls les anges ont des ailes, à l’ombre de ces ailes, le recueil où une victoire s’infiltre.

Le grand texte de Rodanski sur Lyon s’intitule Le cours de la liberté (publié par l’Arachnoïde, qui publie entre autres, Ritwik Ghatak). Ces mots se font pourvoyeurs de ce que serait une ville  à l’absence de son usage quotidien, plutôt à son aspiration proche du rêve d’un ici, «il doit résulter quelques tendances générales qui président à l’organisation d’une agglomération dans ses grandes lignes» «bouleversé par un témoignage du passé. C’est alors qu’il représente pour moi un objet modelé par les désirs d’une époque». Et ce désir n’est pas au tout venant, concerne en premier lieu une société, celle si différente que ses trajets ne lui font pas croiser, qui le dirigent de plus en plus «à côté de Lyon», vers ce qui serait respirable. «Voilà le cours de la liberté, un chemin mystérieux qui va vers l’intérieur». Il y aurait donc de ces témoignages du passé une expression de liberté dont la résurgence actuelle interrogerait. Le Fidel vient de programmer la marche des Minguettes, à travers ce très beau film de Mognis Abdallah, de fin de stage à Lyon 2, réalisé en 1983. Le film est beau parce qu’il décrit cette lutte, à la simplicité instinctive de son émergence, contre les passes droits du pouvoirs. A ce témoignage d’une fille, de vouloir exister, politiquement mais aussi à la liberté de ce soleil d’été, sans avoir à redouter l’instant suivant. La liberté ne sera pas la liberté imposée, celle soumise aux conditions qui finalement signifie l’asservissement ou la mort au prochain tournant. Dans un texte ancien de Thucydide, le dialogue des méliens et des athéniens, la prérogative de la parole des méliens est insupportable à entendre pour les athéniens qui n’hésitent pas à accabler ces derniers, à tout faire pour justifier l’envoi d’une force militaire. Les cars de Crs sont les bras de l’armée en cet été 83. Aux Minguettes, se constitue une marche, une des premières de fierté à travers la France. Est montré comment prend tournure l’idée lumineuse d’un happening d’une marche au profit d’un grand courant pour l’égalité, «juste pour vivre, tout simplement», pour ne plus être tout le temps l’objet de règlement de compte physique et raciste, ne plus être montré du doigt, stigmatisé, avec le voeu aussi de démystifier les Minguettes. Le film est attentif à laisser la voix dans une durée, et à capter les visages réunis, au soleil qui lui aussi a l’air de se mettre en marche tout un automne, au rythme de l’avancée. Les dernières séquences sont sensibles à ce cours de la liberté qui emporte de son courant le temps (une marche de plus de trois mois, avec plusieurs rendez-vous), mais aussi le soudain affairisme des lignes de partis qui rappliquent sait-on jamais pour surfer en toute démagogie, également les spontanéités d’adhésions, les kilomètres du nord au sud, finalement un grand fleuve avec la statue de la Bastille s'éclipsant vers le fond. Le montage n’est pas sans rapport à Patwardhan, la réalité opposée montrée par des coupures de journaux précises, et le micro tendu proche des faits. L’initiative de la marche, impensable au début, aura réussi, d’une pierre qu’on jette à l’inconnu (Rodanski). D’une pierre qu’on jette, pas que pour qu’elle tombe sur une tête, mais de ce gros caillou, en haut de ces pentes, d’en avoir marre d’avoir le coeur gros. Rodanski, à l’oreille sur le sol comme un indien, croit aux forces telluriques des lieux. Il y a des rapports qui indiquent la mémoire involontaire du sol, et le nom de Lyon, tacitement, on l’imagine bien davantage à ces luttes précises et aux marches irréductibles, là d’où part un mouvement. Est-ce que cela fait simplement parti du domaine du passé, du simple témoignage? Au moment où l’on dit «roms», comme on a dit «juif», il est permis d’en douter. Que même si les réalités ne sont pas les mêmes et les amalgames peu porteur de sens, une liberté ne peut être celle imposée du ministère d'état de l’intérieur («rien n’est plus contraire à l’image de l’être aimé que celle de l’état dont la raison s’oppose à la valeur souveraine de l’amour» vers la fin des Histoire(s) du cinéma). Toumi Djadja ne cesse pas le combat, «un cri de douleur qui jaillit comme un hymne à la vie», et il faut remercier le Fidel d’avoir réuni une partie des inspirateurs de la marche. Ce présent et cet autre intérieur (de cette Marche ou du poète lyonnais) entretiennent un rapport à l’archive comme à une flamme tangible, au delà même de la séparation d’avec l’image («je suis envouté par l’image d’une personne existant par delà la séparation», comme il est dit dans le film, que la marche est hantée par les disparitions) avec l’idée d’un ici au delà des captivités, davantage que ce regard d’Orphée qui perdrait ce qu’il reverrait, mais à éclaircir des abords, par une révolte qui tire vers le haut. Le film vient d’être projeté, sa parution en ligne donne l’occasion de le revoir, en prolongement du Fidel, d’un réel:

 

 

 

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