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11/09/2011

Nanni en cycle

Les salles de rédaction des quotidiens ont dû trouver la semaine pâlotte en sortie cinématographique. Tous ensemble et tous dans le même sens, ils ont choisi de mettre en lumière Habemus Papam qui avait droit aux larges manchettes, non suivies de feuilles exhaustives. Au mieux, l'abondance d’études traduisait l'émotion; au pire, les réflexions annexes, souvent oiseuses et floues, se mettaient à batifoler prenant le film comme vague écho. La diatribe contre le monde de l'église focalisait finalement le discours. Ce réalisateur, aux oeuvres si singulières, ne serait-il qu’un moqueur et pourfendeur d’une religion déjà bien poussiéreuse? Nous avons trop d’estime pour lui, pour laisser passer une telle sympathie réductrice. Comme dans Caro Diaro, il aurait fallu repartir avec exactitude de ces critiques pour se démarquer et signaler que le film nous avait touché plus que de mesure commune. Ou essayer une autre méthode, celle d’évoquer un autre film que les images d’Habemus Papam ont faites resurgir involontairement et qui nous semblent participer d’une origine commune, au sens où l’a distingué Benjamin, non pas au sens de prolongement de ce qui est né il y a longtemps, mais plutôt «de ce qui persiste à naitre»... 

 



 

Tout d’abord, si l’on veut définir le ton de La messe est finie dont il sera question ici, on se souvient d’un poing qui brise une vitre, d’un passage du Paradis de Dante cité le couteau sous la gorge, d’amis qui se séparent en se disant «je ne veux plus te voir», de coups violents entre frères et soeurs. Le mal de vivre imprime la pellicule. Une colère «ne supportant pas» balaye la compréhension globale. Ces plans ne s’affilient pas avec l’apparente causticité (Libération) qui sert souvent à évoquer le style de Moretti. L’histoire du film est la suivante : un prêtre d’une petite île italienne est muté dans une paroisse en périphérie romaine. Ce personnage joué par Moretti cherche une «expression à la félicité», comme une nécessité vitale, viscérale, et non selon un voeu  franciscain à bénir le monde. La félicité recherchée, toute en exigence, ne peut admettre les petits accommodements avec le réel. L’entourage du prêtre renouvelle son épreuve. Son père de 76 ans veut redevenir papa, sa soeur refuse de vivre avec celui qu’elle aime, ces amis se cloitrent dans un souvenir d’une vie passée radieuse. Le poids de la souffrance obtient toujours la préférence, à la place d’une félicité dont les personnages se méfient, trop étrangère. Au lieu de s’accorder au monde de la souffrance très christique, Don Guilo(Moretti) s’en démarque. Si un héritage catholique l’incite aussi à reconnaitre la beauté du monde, son attitude relève davantage de l’exercice quotidien qui n’a plus grand chose à voir avec la religion. Les scènes de dialogues ne sont jamais régies par une morale initiale ou dogmatique. La sensation de la félicité «récusée» survient dans le dialogue et ne pas la faire éclore rend d’autant plus à fleur de peau. Les reproches trouvent dans l’humeur du moment un amplificateur au sentiment et déstabilisent l’apparente linéarité de l’échange entre deux personnes. La structure du film s’établit sur ces heurts. «Entre l’idée et la réalité, entre le mouvement et l’acte, l’ombre s’épaissit...» lui lit son père. La soudaineté d’un acte, celui de plonger dans l’eau ou laisser quelqu’un en plan (au sens littéral) instaure le temps de cet ombre, temps problématique toujours en procès. Plus qu’un cheminement intérieur, c’est le dialogue avec le monde qui façonne, dialogue verbal, corporel, social. Les plans s’interrompent non sur de la certitude mais sur de l’ébranlement. La façon très brusque dont ils sont montés, en coupant encore dans le souffle de la voix, induise le vide, une crise d’existence. Devant tant de souffrance choisie comme une intoxication volontaire, le doute sur les choses fait transparaitre la soutane comme l’expression de la dépression sous jacante. Les «Pourquoi tu me regardes?», « que voulez-vous de moi», «tu ne vois rien que rien ne peut changer» «tais-toi» n’ont rien de l’ecclésiastique habité par une vision divine certaine. Alors il y a bien des scènes d’amour pur, comme celle ou une petite fille lit sa rédaction. Le «Je vous aime tous»  de Don Guilo résonne d’autant plus fort, non comme un soulagement passager mais plutôt comme un absolu accord déchirant. Les sourires que l’on impute souvent aux films de Moretti n’apparaissent pas devoir à l’ironie. L’exercice de la valeur ancre le personnage dans son conflit à la réalité, contre l’enlisement de ceux qui refusent la vie ou qui prennent le terrorisme comme voie. Les sourires répondent aux moments où la félicité prend la gravité, ou le noir, pour source de présence, sans chercher à nier la difficulté. L’allègresse ne viendrait pas si elle n’était une reconnaissance de la mélancolie. Et elle se travaille. Les incitations «Essaie, essaie pour une fois» que le prêtre propose à ceux qu’il aime remémore la voix de Caseres dans les Dames du bois de Boulogne «accroche toi à la vie, résiste de toutes tes forces». A cette résistance, le «essaie» convoque la prestation. Ainsi les préstations physiques dont on sent bien qu’elle gêne la salle dans Habemus Papam, entament la monstration d’une durée où est entrepris plus qu’un jeu, une forme de dialogue avec une intensité de vie. Et ce qu’on prendrait pour heurts erratiques, reflète une volonté  d’affronter ce métier de vivre (Pavese). 

 

 

Habemus papam et La Messe est dite diffèrent beaucoup, par leur fin également. Pour le plus ancien film, toutes les fuites au réel font l’objet d’une dépréciation amicale, du retour non souhaité sur l’île au terrorisme radical vu comme fort obtus. Reste l’autarcie, l’envie et le devenir autarcique. L’entourage de Don Guilo fatigue de tant de compromissions, et l’envie d’aller voir ailleurs domine. Le personnage affronte la liberté totale. Au cours du film, il la démystifie d’un «être libre, ce n’est pas vivre seul». Le renoncement parait la suite logique à l’agacement mais pas comme fuite ou retrait. Plutôt comme un changement de rythme très physique, une écriture de vie et de film. L’avenir pourrait se lire comme une verticalité à vivre, où l’exercice de la vie «en commun» repousserait ses limites. Jamais transcendantal, le renoncement du prêtre souhaite s’envisager à ce monde du Nord où les maisons sont rivées au sol par des câbles, tellement le vent emporte. Le vent, le vent cinématograhique, dont on voudrait dans une prochaine chronique décrire les manifestations, est celui auquel se confrontent les burlesques. Alors accrochée à son clocher, «pour aller vers ceux qui ont vraiment besoin d’un ami», la vie aurait-elle une valeur plus intense?? Et la félicité à la pratique des burlesques serait-elle différente? Le renoncement du prêtre (du pape?) paraît l’expérience d’une vive perplexité face à la société. Il ne s’agit pas de déserter mais plutôt de refuser toute complaisance envers quelque objet que ce soit (social ou subjectif). Le reste invaincu de vie ne s’appréhende qu’à une tension, pas forcement à un verrouillage de l’attention, mais plutôt à une possibilité de persistance. Un peu de la voix de l’auteur situera bien plus joliment sa pensée: 

 

«Disons qu’aujourd’hui le personnage de Melville, avec son refus obstiné de toute charge publique, est celui qui est le plus à même de traduire mon sentiment sur le monde qui m’entoure. Au demeurant, le renoncement n’est pas qu’une chose négative, il peut avoir sa grandeur et produire une ouverture», «et sortir de l’engagement est une chose inexacte».

 

La cinémathèque commence son cycle Moretti. On ne peut qu’inciter à s’y ruer au plus vite. Et de déceler plus précisément, encore des origines.

 

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