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07/11/2011

Naomi Kawase : pour tout ce qui aide à traverser la nuit

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Parfois les signes sont parmi nous, vraiment. Et parfois, ces signes font signes en véritables sémaphores : ils cartographient un territoire en de multiples faisceaux convergents. Comment aborder le cinéma documentaire de Naomi Kawase? L'oeuvre impressionne; c'est comme d'accoster à un nouveau rivage, c'est aussi intimidant que d'approcher pour la première fois l'autre sexe. Lorsque l'espace du dedans se dilue, que le coeur bat, s'ouvre, se décroche et tombe au fond de l'estomac où il finira d'être rongé, dans la cage thoracique laissée ainsi vide les discours ne se formulent plus et seules surnagent dans une endophasie sans âge, dans cet au delà de la grammaire que semblent connaître l'enfant, le vieillard sénile, l'ivrogne, le fou, celui qui ne peut que s'asseoir les bras le long du corps et pleurer, des images, peut-être même des images sans image : un léger film comme on dit une pellicule d'eau. Lorsque Naomi Kawase apprend la mort de son père, père qu'elle a eu tout juste le temps de connaître, elle filme, à Tokyo, de sa fenêtre, la réplique de la tour Eiffel. Le plan tremble, le motif oscille au bon vouloir d'une optique qui semble être tenue à bout de bras ou trop près du corps, à bout de souffle, au coeur du chagrin. Est-ce là une image? Il nous faudra y revenir – longtemps, souvent. Ce plan appartient au patrimoine de l'humanité. Certains « grands esprits » - « les grands commentateurs » - se désolent de tout, de la décadence de nos sociétés sans génie, et oublient de se demander de quelles grandes oeuvres ils sont les contemporains. Nous sommes contemporains de l'oeuvre documentaire de Naomi Kawase, cela agrandit notre humanité et c'est une immense fierté. Cette chronique n'a pas d'autre but que de passer le mot...

Fabio Viscogliosi, musicien, dessinateur (inventeur entre autre de ce loup filiforme, personnage improbable dont les aventures sont regroupées dans Da Capo), auteur de ce temps, avait écrit un petit livre au titre déjà cité ici et que nous appliquons avec force au cinéma documentaire de Naomi Kawase : Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit. Fabio Viscogliosi publie, ces jours d'automne et de pluie, un deuxième ouvrage : Mont Blanc. Une phrase de Joseph Joubert qui intéresse le cinéma en exergue : « La lumière. C'est un feu qui ne brûle pas ». Le signe, c'est d'avoir sous les yeux se livre, alors que la question de la brûlure, du feu, de la combustion nous préoccupe; une question qui transcrite en terme de cinéma interrogerait ce que la lumière est au foyer. Le cinéma est-il ce lieu refuge, un foyer où le feu ne brûle pas, ne brûle plus? Quel rapport entre la transparence d'une image, ce film qui recouvre de son voile, et le sentiment (le sens qui ment), l'émotion, son corollaire, et le paroxysme ou elle s'annule dans l'incandescence de la brûlure? Quel lien entretien la lumière et le foyer? Là se situent la caméra et l'oeil de Naomi Kawase. Les parents de Fabio Viscogliosi sont décédés lors de l'incendie qui ravagea le tunnel du Mont Blanc le 24 mars 1999. Je vous laisse découvrir le faisceau de signes révélé par l'auteur. Pour notre part, nous relevons dans ce livre bouleversant des échos : Lyon, la mélancholie (son lien possible avec certains hoquets du coeur), la montagne, la neige (le poète Issa « qui aimait pisser tout droit dans le blanc immaculé »), Enrique Vila-Matas, Marco Pantani (Fabio Viscogliosi note ces mots du Pirate : « « Allez donc voir ce qu'est réellement un cycliste et combien d'hommes partagent sa torride tristesse », écrivit-il (Marco Pantani) sur les pages cornées de son passeport, un soir d'abandon. Et d'ajouter : « Moi, je ne veux rien d'autre qu'un coin tranquille pour faire mes erreurs » »), Wim Wenders et cette anecdote concernant son premier souvenir de cinéaste, où, il raconte comment il fut surpris par son père alors qu'il filmait la rue avec une caméra 8mm qu'il venait de lui offrir : « Ben, je filme la rue, répondit le fils, un peu géné. - Ah, bon, dit le père. Et ça sert à quoi? ». Naomi Kawase fournit la réponse : « je filme, je suis vivante » et nous avec.

 

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