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17/05/2012

Paria

Faut-il toujours que les « aujourd'hui » pleurent ? Le travail de Marie Cosnay dans A notre Humanité rappelle, en un échos contemporain, Témoignage de Charles Reznikoff. Le titre exact et complet choisi par le poète new-yorkais étant : Testimony – Etats-Unis 1885 1890 – Récitatif. A la manière de Cendrars lorsque ce dernier, pour ses poèmes Kodak, coupa et agença des textes directement pris dans le roman de Gustave Lerouge, Le mystérieux docteur Cornelius, lui prouvant par là qu'il était poète sans le savoir, Reznikoff consigne avec exactitude des dépositions de témoins de la fin du 19ème siècle en se contentant de les versifier. Marie Cosnay récite, re-dit, répète, et permet à cette parole de se précipiter en une réalité détachée qui dit et en dit également tout autant sur l'humanité du lecteur. Les faits vus, les mots entendus s'insularisent, se libèrent du discours ambiant et bruissant de ce grand discours indirect véhicule de mot d'ordre (Deleuze et Gatari dans Mille Plateaux) qui nous enveloppe et nous pense. Les abeilles sont capable de communiquer l'emplacement d'un magnifique champ de pavots sauvages ; en revanche, l'abeille réceptrice de l'information s'avérera incapable de transmettre le savoir. Les abeilles qui ne connaissent pas de visu le champ de pavots sont impuissantes à passer le message. Cette réalité paradoxale du texte et de l'image, paradoxale car s'individuant de la prise (emprise) directe et documentaire avec la source, son asservissement au discours indirect, mais aussi sa puissante charge imagière, émotionnelle, son indépendance chèrement acquise par levier poétique, est tout entière dans la notion de témoignage : d'une parole au delà du temoin direct. Stalker arpenteur de Traboules.

… Alors, au tribunal, dans les rues des capitales européennes, il est possible que surgissent des langues de l'ailleurs, l'Ourdou par exemple, comme le relève toujours Marie Cosnay. Alors, il est possible que les voix/voies d'Iqbal et de Faiz Ahmed Faiz circulent et passent...

Faiz Ahmed Faiz . Titre :Cette nuit...

Cette nuit,

Ne touche pas la corde de la douleur !

Les jours pleins d'angoisse

Sont passés.

Et qui sait

Ce que sera demain ?

 

Les frontière d'hier

Et de demain

Sont effacées.

Et qui sait

Si tu verras

Le souriant visage

De l'aube ?

 

La vie passe

Sans atteindre

Le point d'or.

Cette nuit

L'éternel est possible.

 

Cette nuit,

Ne touche pas

La corde de la douleur !

 

Ne répète plus

Les histoires de la souffrance.

Ne t'attriste plus

Sur les orages

De ton destin.

 

Arrache de ton cœur

Les inquiétudes de demain.

Ne pleure plus

Sur les ravages du temps.

Ne t'interroge plus

Sur l'âge de la peine.

C'est assez avec les plaintes

Des malheurs.

 

Cette nuit

Ne touche pas

La corde de la douleur ! »

 

Dans Paria de Nicolas Klotz (2000), Momo ou Victor, l'un des deux personnages en errance, s'interrogent sur l'utilité des mots. « Naître pour souffrir, vivre pour mourir » balance encore Momo ; des paroles de guerre, mais les parias sont bien les soldats échappés de la violence, écharpés par la violence ; Victor ou Momo sur le point de s'endormir dans un foyer social le disent à l'adresse du dehors : « Non c'est pas la guerre, c'est le boucan des voitures ». La scénariste du film, et compagne de Nicolas Klotz, Elisabeth Perceval répond à ses personnages dans un très beau court-métrage – Ton doux visage - : « les mots servent à se relever ». Elle avoue également aimer le mot « essentiel », à cause de « ciel », son coté mystique dit-elle. Dans Paria, ce qui sauve les deux jeunes du dépècement de leur être, c'est l'énergie mise à traverser la solitude affective, c'est la présence féminine comme une jetée, c'est enfin, cette scène finale (d'une émotion indicible) où Victor arrivant à son rendez-vous, à Bastille, avec Annabelle, scrute le café sans la voir, et en retour, est enfin vu de l'extérieur, existe dans le regard de l'aimé.

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Pour poursuivre la séance, Nicolas Klotz dialogue avec Jean-Luc Nancy et avec Pedro Costa. Les points de rencontres et d'achoppement entre Klotz et Costa apparaissent comme des évidences et font l'objet d'un très beau Dialogues clandestins tourné en 2001. Paria se souvient d'Ossos. La Blessure est un projet qui fut mené conjointement avec En avant jeunesse du réalisateur portugais. La Blessure s'inscrit dans le mouvement initié avec Paria est conclu avec Low Life, film encore à l'affiche, film qui prend le cœur et l'âme, vous lâche sur le pavé grandi, augmenté. En avant jeunesse succède et répond à la Chambre de Wanda, expérience de spectateur d'une intensité que seule La Maman et la Putain pourrait relever... Le cœur est un chasseur solitaire, mais...

 




 

 Le dialogue clandestin s'est poursuivi en marge de la réalisation de Low Life, de traboules en traboules :

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