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31/03/2012

La honte prométhéenne

Günther Anders a écrit La Catacombe de Molussie entre l'Allemagne se nazifiant et la France où, après l'incendie du Reichstag, Anders se réfugia. Le manuscrit de ce texte prophétique échappa d'ailleurs de peu à la destruction (l'éditeur eut la bonne idée de le maquiller en livre de voyage). Exilé aux Etats-Unis, Anders ne publiera pas ce portrait à charge du fascisme, estimant peut-être (l'hypothèse est de Nicolas Rey) qu'il avait perdu de son actualité alors qu'Hitler avait remporté la mise. Le roman se découpe en chapitres de longueurs inégales, centrés chacun sur un récit raconté par des prisonniers dans leur cellule. Ils évoquent le pays commun, la Molussie, son histoire, sa géographie, ses habitants et ses us et coutumes, le réinventant par la parole et l'imaginaire dans l'espace confiné de la prison. C'est ce que nous supposons du texte, puisqu'il n'existe pas de traduction française. Les Hollandais peuvent le lire, les Italiens aussi. Heureusement, il nous reste l'extraordinaire film de Nicolas Rey, actuellement à la programmation de la compétition internationale du Cinéma du Réel 2012 : Autrement, la Molussie.

Etonnante œuvre qui prend comme point de départ un livre que son réalisateur non germanophone ne peut comprendre dans la totalité de son sens, qui s'appuie sur un choix d'extraits (qui seront lus en voix off ou non) laissé à l'initiative d'amis maitrisant la langue de Goethe, et pousse la coïncidence, le jeu sur le hasard, jusqu'à proposer au projectionniste neuf bobines qu'il n'aura qu'à tirer au sort pour composer la continuité. Etonnante œuvre tournée avec un stock de bobines périmées – du calibre 16 –, dont Nicolas Rey a développées et effectuées les tirages lui même au sein de l'association L' Abominable, « un atelier collectif de création cinématographique », comme il est noté sur leur site, installé dans d'anciennes Cuisines situées à la Courneuve. Journée porte ouverte le 5 mai. Ce film semble né sous une bonne étoile, la bonne fortune (la découverte de cette pellicule est un pendant au parcours chaotique du manuscrit d'Anders ; un homme entend au bar d'autres hommes causant de pellicules abandonnées dans une cave ; il les récupère ; le réalisateur, au Danemark, est abordé par cet homme qui lui en prête quelques bobines, puis, les deux se croisent à nouveau : le film aura trouvé son support) ; mais nul doute que ce long-métrage correspond à un entêtement, à une empoignade obstinée et passionnée de la matière : la pellicule travaillée comme un sculpteur qui débroussaillerait des formes d'un bloc de pierre ou de glaise, tout aussi bien que l'espace de la Molussie parcourue sur plusieurs années et offrant ses géographies naturelles et humaines en une réserve de matières d'espaces, de lignes, contours, traits, pleins et déliés.

Un étonnant et envoutant documentaire sur une contrée imaginaire décrite dans un ouvrage inconnaissable, tourné dans un argentique incertain et utilisant de curieux effets spéciaux. Une œuvre « Autrement », vivante à la façon des cristaux, des lumières, des eaux, de l'air qui repose sur la terre et vice versa. Et si, finalement, la Molussie, cet étrange pays reconstruit en rêverie par le talent du réalisateur était le film dans sa matérialité, dans son objet : long serpent de chimie et celluloïd, endormi dans ses boites de métal argenté, à la grande différence de la dématérialisation des supports, en opposition à ces images ne se reposant nulle part. Et si, nous venions de voir un film sur le film, un documentaire sur une région, devenue particulière et minoritaire, de l'image. Nicolas Rey prend acte des standardisations de notre temps ; il prend acte également de l'histoire de l'image et de sa fabrication, de la fin d'une industrie, marquée par exemple ces derniers temps par la disparition des laboratoires, la 3D, le passage à la projection numérique ; il assure – avec toutes les difficultés que cela comportent - le passage de témoin, la migration des savoirs faire de l'usine vers l'atelier, même clandestin. A l'heure où la diversité est une idée balançée de droite à gauche ; il la réalise en maintenant et en les poussant dans de nouvelles directions des techniques que l'économie voudrait voir obsolète. Le créateur a le choix des formes, du vocabulaire ; il a le choix des images ; le réel, lui, restera ce qui fait mal. Apprendre toujours et infiniment à voir – voir ce que l'on vit, ce qui est préférable à vivre ce que l'on voit. Ce serait à la distribution de s'adapter pour que chaque film soit visible, et non l'inverse.

Autrement, la Molussie, en y prenant garde, touche au cœur des questions de liberté et des politiques totalitaires même souterraines. Pour reprendre une citation lue : il questionne le « et » et le « ou ». Combien de politiciens utilisent la puissance du « et » pour marquer un compagnonnage, une assimilation factice : Moi-je, le Président Et les ouvriers, Et les Paysans, Et les fonctionnaires, Et les musulmans, Et les Chinois, Et la fRance, et moi et moi...? Le « ou » est ce que met en scène la structure du doc : - le stochastique comme principe. Le réalisateur a composé des suites de sons, de paroles ensuite, avant de créé des séquences d'images sur lesquels il est venu – en dialecticien – apposer les bandes sons et paroles. Les durées ne se chevauchent pas, nous avons donc des silences, le son s'ouvrant soudainement pour nous plonger dans une étrange dimension : - l'autre dimension de la réalité, la présence, ce qui est là dans la fracture de sa saisie. Chaque bobines est titrées par un chapitre du roman, de mémoire : « la haine vient en tuant », « prouver ne prouve rien », « le rapport », « le positif est invisible ». Le champ des caméras ouvrent également à ce « ou » à ce « et ». Le réel se tend : des éléments (un plan fabuleux de l'océan) se frotte à l'humanisation des espaces, aux architectures contemporaines (un certain Zénith près de l'A71 dans une vallée légèrement obsédée par le cylindre, la rotonde, la forme du cratère ou de la fourme d'Ambert). Nicolas Rey sort l'image du bureau, tourne le dos à l'ordinateur (ce grand ordonnanceur de nos existences solitaires) pour partir en « tournage promenade » et nous emporter sur le porte bagage ; il se fait arpenteur et bornoie une étrange carte. Le point de vue qui revient avec le plus d'insistance est celui de plans pris le long d'une route et d'un chemin dont nous devinons la présence réelle (dans le cadre) ou imaginaire (dans le hors-champ, derrière le caméraman) – comme si l'équipage s'était arrêté sur le bas coté pour mieux regarder (avec, non plus tant devant mais derrière soi, la circulation comme une métaphore de la bande de cinéma).

Quelle joie et mélancolie mêlées de se voir proposer un tel espace à rêver et à méditer ! Un espace qui par le jeu de deux caméras inventées, la caméra toupie et la zéphirama, redonnent de la présence à l'acte de filmer, disent ce que la technique à avoir avec la main, qu'elle est outil de compréhension et non dépossession. Le positif est invisible : la santé est invisible, l'air est invisible. C'est seulement par le négatif, lorsque la santé vient à manquer, lorsque l'air vient à manquer, que nous saisissons la présence de l'essentiel. Voilà ce que donne à "entendre" la caméra qui tourne sur elle même et s'arrête dans une position aléatoire, où le zéphirama qui est actionné par des éoliennes et dérive en fonction du vent (s'actionne et tourne donc selon la force des courants d'air et selon leur direction). Le numérique -, toujours positif -, des images par flux ininterrompus, invente ses propres formes de révolte à l'exemple de ce petit composite : la résistance. Il ne rend pas caduque l'acte de filmer, la responsabilité qu'il induit comme le démontre, toujours au Cinéma du Réel, Five Broken Cameras, dont nous prédisons qu'il aura le premier prix. Mais, à l'économie qui est la sienne, une économie du moindre coût souvent, et donc une forme imposée, un creuset technique qui ne laisse guère plus le choix, prenons plutôt, avec les alchimistes, la traverse, la poudre d'escampette : délaissons le bureau, regardons autrement notre Molussie.

Nicolas Rey : « D'ailleurs, si je me suis intéressé à Anders au début c'est en lisant ce qu'il a pu écrire sur cette question, la pensée qu'il développe par exemple dans « obsolescence de l'homme », la honte prométhéenne : le fait qu'on se sente petits et honteux par rapport aux machines. Ce que j'aime avec le film argentique, c'est qu'on est confrontés à ces machines mais je les trouve à hauteur d'homme. On s'y confronte, il arrive qu'elles gagnent, mais la lutte est possible ».

 

aa

 

PS - Nous sommes très mauvais pour les prédictions (et mauvaise langue) puisque nous apprenons que Autrement, la Molussie vient de remporter le Grand Prix du festival (8000€). Five Broken Cameras obtenant, lui, le Prix Louis Marcorelles(10000€) qui ouvre à l'achat de droits et à l'édition d'un DVD.