Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08/12/2011

Lorsqu'il ne restera que les cendres


« Par amour pour elle ». Comment les critiques ont-il pu rabrouer – et le mot est faible – une telle parole, et balayer d'un revers dédaigneux de la main le film de Philippe Ramos, Jeanne Captive. http://www.lavie.fr/culture/cinema/philippe-ramos-met-en-....Cela est d'autant plus surprenant que son réalisateur fut, lors de la sortie de son dernier opus Capitaine Achab, adoubé comme un jeune auteur qui compte. Même son de cloche parmi les avis des spectateurs qui égrènent sur la toile leur mécontentement en des formules lapidaires et égratignent férocement cette œuvre personnelle où le metteur en scène est tout à la fois, scénariste, opérateur et monteur. Le film est d'ailleurs, près de deux semaines après sa sortie, aussi rare qu'un koala dans les forêts auvergnates.

Les analystes se concentrent sur l'usage du numérique, le jeu des acteurs, la présence de Clémence Poésy qui incarne la Pucelle, les effets de montage, notamment les quelques ralentis, et le sens que tout cela peut avoir après tant de Jeanne d'Arc : en armure chez Luc Besson, mélancolique et romanesque dans le récit en flashback d'Otto Preminger (Sainte Jeanne) - l'adaptation américaine étant paradoxalement la moins religieuse, la plus sceptique et charnelle -, en procès chez Robert Bresson (regardons encore une fois cette mise en scène, et ce qu'être grand en litotes veut dire), et bien sûr, après l'extraordinaire Passion de Carl Theodor Dreyer, dont les deux négatifs, l'originale et le censuré, s'étaient consumés lors d'incendies, une Passion de Jeanne d'Arc hautement inflammable dont une bobine fut retrouvée au début des années 80 dans un hôpital psychiatrique de Suède. « Heureux soient les fêlés car ils laissent passer la lumière » aurait écrit Jacques Audiard.

Philippe Ramos ne renie rien des noces de Jeanne et du cinéma; son regard s'inscrit dans une lignée sans toutefois céder à la citation à tout va, à la paraphrase. C'est un peu comme si toutes les figures de Jeanne s'étaient changées en flux d'informations, s'étaient numérisées en une succession de données pour infuser les pixels du scénario de la Jeanne Captive de façon spectrale. Elles sont présentes l'air de rien, le film se glissant dans les pas d'un personnage historique pour – c'est notre impression – moins s'appesantir sur un récit, que capter (au sens de capter une source, au sens de captive) la forme même de ce pas, le trait de la trace. Sans doute que l'usage du numérique correspond à une économie, et dans le cas de ce film est-il lié étroitement à la volonté du réalisateur de maîtriser l'image de sa prise à son montage, mais peut-être son emploi est-il également associé à une volonté d'actualisation d'une histoire en costume qui imprègne les imaginaires, à un travail sur l'ipséité et l'être-là de ce corps de jeune fille, sur le « aujourd'hui » de sa bravoure, de sa présence, une volonté de restituer le de-nos-jours de l'imaginaire que serait devenu son mythe. Jeanne est numérique, elle est d'« aujourd'hui », notre exact contemporain, et c'est bien ce qui impressionne. Il y a un cinéaste qui n'apparaît pas dans les comptes-rendus, c'est Marcel Hanoun. Philippe Ramos a-t-il vu Simy Myara dans Jeanne, Aujourd'hui? Est-ce un hasard de trouver dans les deux œuvres, pour décor, les remparts de Provins? Chez Hanoun, l'actualisation porte sur le visage de son actrice ainsi que sur la voix, la parole dite lors des récitations des textes et des minutes des procès. L'imaginaire – notre imaginaire – s'incarnant dans une des plus belles chevauchées (sans chevaux) vue au cinéma. Ce visage capté dans son intérieur, comme une peinture vivante, dialogue avec les incarnations de Renée Falconetti, Florence Delay, Jean Seberg (un si doux visage). Hanoun est archéologue du présent lorsqu'il redouble la prise de vue par sa diffusion immédiate sur un moniteur dans le champ même de l'image; il met également à jour les rapports et le regard qu'entretiennent les cinéastes, via l'histoire singulière de cette jeune fille, élue, qui s'impose comme meneuse, guerrière, guide spirituelle et sainte, avec la/les passions, sous la forme du désir, sous sa forme spirituelle qui transfigure, sensuelle ou/et angélique. C'est à se demander si Jeanne, au cinéma, ne brûle pas d'être vierge? Hanoun de sa caméra numérique ramène un visage préservé malgré le bûcher. « Comment être Jeanne après toutes les Jeanne ».

Une figure de l'amour disait-on. « Par amour pour elle » dit Philippe Ramos dans l'entretien ci-dessus. Il y a t-il eu un journaliste pour entendre cette déclaration et y reconnaître les mots de Joseph Delteil, qui, lorsqu'on l'interrogea sur le choix de Jeanne d'Arc comme héroïne de son roman, répondit « pour une raison suffisante » « je l'aime »? Ce qui questionne; c'est que la passion selon Bresson ou Dreyer se conduit jusqu'aux flammes, à l'incandescence, alors que chez Hanoun et chez Ramos, la scène de l'immolation est chez l'un curieusement et magnifiquement figuré en des fragments ardents comme des tisons, et chez l'autre rejeté en hors champ ou en bordure de champ. Philippe Ramos - se servant en cela de la figure du moine interprété par Mathieu Amalric, emprisonné dans une cahute pour trouble de l'ordre public au moment de l'exécution de la Pucelle - filme les flammes du point de vue subjectif de l'anachorète assommé qui se réveille alors que le feu a déjà dévoré son objet et observe, entre les planches disjointes, un vide au milieu des flammes. Tout son film vibre de ce crépitement singulier et de ce vide. Qui mieux que la diaphane Clémence Poésy pour incarner ce spectre qui brûle froid, dont même les cendres ne peuvent empêcher la présence fragile d'interférer à l'ordre du monde, comme si la foi immense de Jeanne devenait le berceau de toute lumière, de toute écoulement de rivière, des feuilles qui bougent au grès des vents. La beauté de cette actrice, dont les grains de beauté sur la blancheur de la peau sont comme une mystérieuse carte, repose sur les bords de l'évanescence et du flou, sur la rougeur qui colore les joue et fait advenir la chair à la sensualité. Philippe Ramos a bien su saisir et maintenir captive cette radiance qui poursuit dans l'âge adulte le secret de l'enfance : une certaine unité de l'Etre qui, selon Delteil, maintiendrait en un accord le corps et l'âme. Voilà bien ce que défend Jeanne dans le portrait en captive que dresse Philippe Ramos. On se souvient de Clémence Poésy dans un autre film, La troisième partie du monde, où tout contact intime et amoureux avec le personnage qu'elle incarne est cause de disparition. Singulière actrice qui joue la transparence contre les attributs ostensibles des apparences et brouille les contours.

Et si justement, l'œil numérique, qui semble même dans les plans tirés au cordeau, même dans la précision horlogère d'un montage, toujours dans une virtualité, dont l'image immédiate reste incertaine comme si elle prenait le caractère des caméscopes qui la crée, appareils si léger et sans mécanique, appareil sans visée où à l'œilleton se substitue un retour écran, un cadrage sans cadreur, était le format qui convenait le mieux à la capture de ce charmant spectre, à la tentative d'écoute de la troisième partie du monde : celle qui soudain se manifeste, lorsque Jeanne retrouvant ses Voix, la houle de la Manche devient soudain silencieuse. « La vérité est à porter de regard ». « Mes silences vous parlent mais vous n'entendez pas. »

Et si, la différence de qualité avec les œuvres de pellicules était dans l'immédiateté de l'information numérique qui plonge le spectateur dans la contemplation de spectres et non de fantômes : dans le spectacle de l'apparence des disparitions (disparition d'informations dans les ciels saturés, dans les piqués incertains de flaques colorées) et non plus le secret de la cloche dans Andreï Roublev, la surprise, l'émerveillement de l'apparition. Et si l'originalité de Ramos était dans ce point de vue sur un corps captif à retenir à tout prix, comme le scénario retient Jeanne après son envol du donjon (une tentative de suicide est ici l'hypothèse gardée), comme il s'attarde au delà des flammes, là où généralement l'histoire se termine, jusqu'à la dispersion des cendres dans la Seine. Parfois les cendres laissent échapper comme les reflets d'une lumière de surface sur les écailles d'un poisson – tient un requin par exemple tournant indéfiniment en rond sous les spotlight de son aquarium géant, mystérieux et toujours menaçant, mort si immobile – d'étranges teintes outremer (la lune était bleue) ou mordorées, souvenirs de braises. L'image a alors du bruit.

Nous vient à l'esprit ce début de phrase de Ingeborg Bachmann dans Malina : « Aujourd'hui est un mot auquel les suicidés seul devrait avoir droit ».

Pour reprendre des termes de Hanoun : non pas le cinéma au travail (comme la mort) (Bresson, Dreyer) mais un « je meurs de vivre ».

 

 

aa

------------------------------
« Qu'est-ce que la mémoire, sinon le présent de la mémoire. »... « … Le procès de Jeanne d'Arc commence. Il n'a cessé d'être et les bûchers de brûler ». Bonne séance...