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25/03/2012

Pause clope

Les sociétés de contrôle (l’expression est de Deleuze) conseillent aux fumeurs de ne plus signaler qu’ils vont en griller une. Déjà rencardés dans un non lieu en bas d’un immeuble, synonyme d’un micro espace quand il est existant, la peau de chagrin d’un aménagement rappelle avec insistance le paria que ce pauvre être enfumé véhicule désormais comme image immédiatement négative qui lui colle à la peau. L’exercice d’invention préconise aux employés, à la traduction d’en fumer une, le fait d’utiliser l’expression champêtre «d’aller au jardin». Une enquête presque inattentive a révélé que les bureaux n’étaient pas les seuls porteurs de ces métaphores mais que les établissements publics subissaient petit à petit le même assainissement moral. La faille s’ouvre encore d’un non dit contraint. L’humour vient, parfois mais pas toujours, à la rescousse. Les inventions enjouées des employés remplacent alors les injonctions du management, les formules argotiques intraduisibles pour les collègues étrangers rivalisent avec la désormais poésie fusante, camouflage de l’idée même d’absence parcellaire. Les dialogues pour le moins codés à l’oreille non prévenue peuvent paraitre proche d’une certaine surréalité du quotidien, détournement de ce qui voudrait se faire passer pour honte par une direction. L’idée de s’absenter, de perdre fugacement la mémoire, rive un air d’indocilité. Le cinéma ne s’invite pas comme cela au milieu de nulle part, mais avec une prédilection pour les espaces de pause (Coffee and Cigarette), les suspensions d’un rythme, les plages de déroute à une linéarité de la fiction, boire un café (en très très gros plan filmé au scope, le nez dessus, les petites bulles constituant autant de planètes à la dérive dans Deux ou trois choses que je sais d’elle) et fumer une clope avec comme horizon la bande verte pas plus large que la papier à cigarette, appellent la singularité d’une distraction à se définir, possible lucidité d’un intenable. Buffalo 66 commençait sur une furieuse envie d’aller aux toilettes, après une sortie de prison, semblable à une envie presto de cigarette. Le lieu idoine se refusant à un soulagement, les contorsions de Billy Brown transformait l’envie en rage poussant les portes de plus en plus vite, trouant la monotonie d’un rythme de fin d’après-midi. L’idée de l’heurt et l’apaisement en pointillé, jamais effectif, lançaient le film à une façon d’exister, syncope d’urgence, d’un désir engagé à la fulgurance d’une envie. Et puis ce Billy tombait sur quelques présences qui ne signifiaient pas un descillement, plutôt une plage d’incertitude à être autant qu’il est possible charger de ce «un soir», horizon au milieu de nulle part qu’il soit perdition de l’heure, détournement des minutes. D’un cri à un râle, «du premier cri au dernier râle» (Labarthe), l’idée de faire tenir un temps qui semblait coincé, soumis à des réenchainements, travaillait la matière même des séquences qu’«un rayon de lumière pouvait faire voler en éclat».

 

La bienséance ambiante, très actuelle, chasse-t-elle les fumeurs des écrans?? Moins pléthoriques paraissent les films où l’extériorité et la cigarette sont encore empreints de la traduction d’un peu de liberté. Le visage d’une Nina (Aurora Marion) d’un film d’Akerman, La Folie Almayer,  reste en mémoire. Sur un seuil, sortant d’un orphelinat que l’on imagine au comble de l’enfermement, ces premiers gestes sont de se détacher les cheveux et d’allumer une cigarette avant d’affronter la ville peu connue. En réponse à une prison, l’écart d’un geste  instaure une langueur et le charme du visage semble suppléer à la durée d’une fumée. La contre culture ainsi à fleur de peau ne cherche pas tant le déni d’un monde abhorré que la vitesse de rattraper la vie; la bouffée d’air qui se combine de carbone à sa sortie crée une réalité altérée, le présent semble se réfléchir sur lui-même, et infléchir la trajectoire d’une errance. Le diamant demande, parait-il, au charbon, de lui donner quelques vertus pour acquérir toutes ces puissances; ce même visage possède, avant que la fiction et le récit aux consonances durassiennes ne reprennent le dessus, une virtualité discursive d’un intervalle, de ce qui se brûle des bords des lieux et des vides de conscience. Les instants d’une existence différente n’ont pas encore choisi de direction définitive. Les pas se saccadent à une opulence de son et d’image, augurant une traversée de la ville. Simple songe que la cigarette ne ferait que procurer? D’autres films en relai: l’inspecteur de polars noirs donnait l’impression de justifier d’avoir à finir sa sèche, avant de fendre vers un intérieur, quelques conclusions juste par les yeux se lézardant sans assurance dans sa conduite. Et le burlesque qui emportait sa pipe avec lui, jamais en posture méditative et pourtant l’attribut de cette pensée à la main, ne nous indiquait-il pas comment se tenir au seuil (à la 3éme minutes 28) d’une «entrevision» (Jankélevitch), là aussi entre un intérieur et un extérieur, la traduction d’un type éclatant un prisme social dans un grand sourire?? Pour en revenir au film d’Akerman, les phrases dites par Nina semblent venir par ce qui est autant le témoin d’elle que elle-même, la distance d’un jeu semblant se dessiner à une profondeur de temps autre que le temps sordidement espéré pour elle par sa famille, du reste assez violente. A sa sortie, libre d’entrave, l’espace acquiert une dimension sensorielle pour le personnage. Le temps d’une cigarette fumée peut devenir l’objet d’une rencontre avec un «trafiquant» (dans le sens de Marcos Uzal, «trafiquer inlassablement»). L’immense forêt luxuriante n’est alors plus qu’un coin, filmé comme une pause clope avec une ombre d’activité en toile de fond, une occasion traversant l’esprit à deux futurs épris. Une parenthèse se scelle à une promesse. Le paysage et cette fumée s’entretissent comme si mouvement intérieur et interlude se répercutaient de vacuité forte d’alliances. Les hautes herbes où l’enfant avait été enlevé par le père pour le confier à celui qui l’amènerait à l’orphelinat avec tout le tralala du pathos, sont le lieu désormais d’un serment non dit explicitement. Le lieu n’est pas en soi garant d’un avenir, il ne fait que se mêler à un sauvetage parcellaire, d’autant plus espacé dans l’enchainement des causes, qu’il ne véhicule plus une aura de la nature, mais un ancrage à une mémoire. N’y a t’il seulement qu’un parallélisme entre l’herbe et la cigarette nocive? Ces êtres en fumées dans ces entre lieux ont l’air de sonder une énigme. Une expression de Cocteau rapprochait l’olivier d’une fumée d’arbre. Sa métaphore penche sur l’absence d’êtreté d’une nature, comme une façon peut-être de revoir l’idée de la renaissance d’action sur la nature, d’exploitation ou de préservation (empêcher l’exploitation) et tisse un «vivre avec» dans une sphère ou plutôt un placard d’espace qui de la photosynthèse joue avec les mots dans un rapport d’artificialité, faire synthèse d’une photo, entre pose et pause. Graver dans l’écorce, la séquence d’Akerman tente une approche de l’indélébile.

 

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Pierre Sansot a écrit un ouvrage sur les précarités des minimes résidus verts de l’espace urbain, espaces sclérosés qui échappent à la résiliation parce qu’ils sont presque tombés dans l’indifférence, à la lisière, des squatts, et même des grands domaines. Tassées, les mauvaises herbes passent encore au milieu des grilles, à chaque coin de terre, les plans de Nous sommes tous encore ici les saisissaient  à leur affleurement proche d’inexistence. Le fumeur le meilleur ami de l’herbe (sans jeu de mots quoique), adjoint au brin par l’infortune, l’instant d’une poignée de secondes, des qualités se rapprochent. L’image d’une cigarette en gros plan (et d’un paysage en filigrane) a deux échos dans la réception des critiques de film, entre les films d’Akerman et de Tarantino. Un article de Pascale Ferran sur un Pulp fiction qu’elle ne soutenait pas, pointait le gros plan d’une cigarette de Tarantino comme une pure image déréalisé, un esthétisme gratuit gageant une fiction qui ne visait que le pur divertissement (par ailleurs techniquement au summum d’un abstrait). A l’encontre, dans la Folie Almayer, l’attribut des libertés parait suspendre une fraction de moment d’un doute qui sans rien dire persiste à faire durer un rapport à l’ambivalent. La cigarette acquiert, en pointillé, une propiété de ressassement (Labarthe) pas tant stérile que répétitive, sans progression escomptée, reprenant son sujet. Le temps qui reste est un temps compté, « s’altère dans la combinaison et la confusion de ce que la mémoire essaie de sauver» (Du  premier cri au dernier râle).  Il  travaille à une énonciation, ne signifie pas la capitulation devant ce qui arrive mais une volonté de relancer la donne au lieu de conclure, inapte à une reprise. Peu après, vient le plan où le personnage de Nina part en bateau avec son Dain et où le père reste sur le bord après avoir amené sa fille à l’endroit du passage de ce bateau. Là où le film suivra finalement ce qui s’obstine à relever de la perte (le folie d’Almayer), cette plage filmée renverse ce qui d’un cri à une douleur est le seul signe d’une filiation échouée, échouée à une grève, les partants à l’abord d’un présent, inadéquation rageuse hantée par l’imminence. 


 

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«Je n’ai jamais rien fait que fumer ma vie» (Alvaro Campos de Pessoa). A partir d’une étude de bureau de tabac de Pessoa,Tabucchi dans un filet de fumée (tiré de la récente réédition en folio d’une malle pleine de gens) refuse de limiter la cigarette au seul soulagement de l’intenable, «bulle» entre deux récupérations. «L’affranchissement des pensées»  qu’il formule comme concept, témoigne d’un retour de la présence d’un toujours là, un (r)accord au réel et surtout aux frontières intérieures extérieures, d’autant plus corrosives qu’elles sont engagés à une mouvante querelle, entre gazon et bambou, où

 

Aujourd’hui je suis divisé entre la loyauté que je dois
Au Tabac d’en face, chose réelle au-dehors,
Et la sensation que tout est rêve, chose réelle au-dedans (Pessoa)

 

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