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24/10/2012

Le FIDEL. Comment être « nous » ?

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Parfois un simple – comme un « simple », la plante « qui soigne » - festival de cinéma nous re-présente, au sens où il nous présente le monde mais aussi nous rassemble; nous réunissant dans la salle, mais aussi en nous rassemblant à/en nous-même, en reconstruisant, reconstituant ce que nous pourrions définir comme une intégrité. Parfois un simple – « simple » comme Hanoun titrait son premier long-métrage une Simple Histoire - festival de cinéma essaie de se tenir en équilibre, et prend, pour celui venu amicalement, une teinte miraculeuse entre l'espèce en voie de disparition et le pays rêvé. Souhaitons au FIDEL (Festival Images de la Diversité et de l'Egalité), dont c'était la deuxième édition, de poursuivre son engagement, de continuer à être félin, tigre, dans un éco-système fragile; et ainsi, même si pèse la menace, de poursuivre sa patiente interrogation du pays rêvé, celui du cinéma, celui plus contrasté qui hante les esprits sous formes d'identités éclatées, de frontières plus réelles nous traversant, nous coupant. Godard et d'autres le rappellent, aller au cinéma c'est se rendre disponible ; c'est parfois encore, dans certaines et rares circonstances, se rendre libre, comme, par exemple, de décider, de se décider, malgré que, malgré tout, à manifester, de refuser, malgré que, malgré tout, l'impuissance qu'en retour une certaine médiatisation du corps social nous renvoie, la dépossession de notre capacité à agir, à être ensemble – et le cinéma, agrégat d'individus, d'horizon divers, avec leur bonheurs, leurs drames variés, est ce regroupement de solitudes venues on ne sait pourquoi s'exposer; il est cette concentration d'une foule baudelairienne dont on se dit, lors de séances d'exception, et de regards allumés, d'âmes qui peinent à rejoindre des corps hésitants, que l'émotion partagée, la rage en commun, finiront bien par enflammer à défaut du trottoir mouillé les cœurs des hommes de bonne volonté. Nous respectons cette engagement du FIDEL, cette obstination généreuse et farouche. Nous admirons les réalisateurs présents, caméra au poing, dont nos toussotements dans la fibre optique relaieront bien mal les déterminations à l'oeuvre.

http://www.lefidel.com/

Pour ne pas en finir, débutons par la fin, renvoyons aux calendes grecques nos existences de salariés qui sournoisement tendent à nous identifier uniquement à un moyen, des ressources humaines, à une in-signifiance. Le festival s'est donc terminé par Rengaine de Rachid Djaïdani. Le film ne perd rien de sa pertinence et de sa beauté à une deuxième vision. Du cinéma chevillé au cœur et au corps. Avant que les journalistes et chroniqueurs de tous poils ne dégainent leurs références, Racine en tête pour la francité, expire leur Shakespeare pour les Capulet et Montaigu, ou le Shadows de Cassevetes, autant de sources et d'éclairages possibles, nous frappe – pour filer de manière biaiser la filiation à un Shadows – de nouveau la proximité avec un Charles Mingus. Mingus concevait sa formation comme un workshop à géométrie variable. Autour de la section rythmique et de canevas, des brides de phrases musicales plus ou moins complexes et écrites, il encourageait les musiciens par le geste, par la voix, à s'affranchir du cadre, à naviguer aux limites, seuls ou à l'unisson, concevant ainsi la musique comme une matière et un espace d'exploration. Il a d'ailleurs user de l'expression rotary perception pour qualifier son swing, comme si Mingus et Danny Richmond son batteur tournaient autour d'une rengaine, d'une rythmique particulière, jusqu'à passer par tous les sens, toutes les émotions, les juxtaposant, explosant toute ritournelle : tour à tour drôle, dramatique, tragique, contemplatif, explosif. Un temps orageux en somme, que sous tend la violence des échanges en milieu tempéré. Il y a de cela dans le film de Rachid Djaïdani. Son travail avec les acteurs oscille, en un atelier permanent, entre parties improvisées, un laissé faire mais dans une conception collective de l'inter-action, et répliques, séquences (celle de la fausse/possible fin), récitées au cordeau. La forme du film - un film qui, pour suivre Léaud, se regarde avec les oreilles – est tout en reprises et en décrochages. Le son bien évidemment y est aussi libre que l'image (un exemple parmi d'autres, les transitions qui marquent chacune des rencontres de Slimane et ses frères). Plus attentif à l'effet des mots sur les consciences qui les reçoivent et à leurs rythmes, qu'à la conduite narrative même si il prend soin de ne pas perdre son spectateur en route, Rachid Djaïdani joue une partition. http://www.youtube.com/watch?v=SzqVXvwMHCU. Il nous plaît d'imaginer le jeune réalisateur dans une « ambiance », un climat proche de ce que l'on voit dans cette vidéo inachevée : une formation resserrée dans la courbe protectrice du piano malgré la taille importante de la scène; la section rythmique et les cuivres se tenant dans un mouchoir : - les doigts d'une main. D'imaginer ce noyau plongé dans le babil des origines, au centre des ruines de Babel, pris dans la genèse du « corps inconnu que nous avons derrière la tête », au coeur du creuset de la langue, entre un solo au swing irrésistible (Jaki Byard) et une improvisation inspirée, fougueuse, déterminante (Eric Dolphy), alors même que Mingus s'absente, revient, et déclenche à grands renforts d'encouragements le tumulte. Un esprit de groupe qui fait corps.

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Pareillement, ces deux photos de tournage à l'apparence anodine nous impressionnent. Par le sentiment tout d'abord que la caméra y dialogue avec les personnages, au plus près. D'ailleurs, le jeune réalisateur invente une nouvelle échelle, et après le plan américain, nommons « plan parisien » ce cadrage qui s'en tient – comme un symbole de son style visuel et oral - aux yeux et à la bouche. Par son attitude, ensuite, évidente peut-être, de marcher à coté des acteurs - nul travelling, avant, arrière. A-t-on déjà vu un tel plan tourné du point de vue de la marche, et latéral de surcroît – à hauteur? L'impulsion, qui épisodiquement secoue les cinéastes et leur dicte de s'emparer d'une caméra et sans plus se préoccuper de techniques, de contraintes, prendre la porte pour filmer à tout va, est réconfortante. Dans Rengaine, l'image qui en résulte a le tremblée, l'indistinct – cet aspect ruine du regard - qui la rapproche de la définition donnée ici-même (fb), et empruntée à Jacques Derrida et Gilles Deleuze. « Il y a au commencent de l'image un temps d'aveuglement, une ruine, le retrait de la vue pour rendre possible l'émergence du trait et de la figure ». « Cette naissance du visible qui se dérobe à la vue » au détour d'un plan, d'une séquence, et que le montage enregistre, valide en dépit des normes, bien loin d'orienter le regard lui offre un espace par où s'échapper. Il ne s'agit pas de filmer dans le vide, mais de laisser de l'incertain dans le contenu du film : il y a là pour le réalisateur et le spectateur un souffle de liberté.

Sans doute est-ce manquer d'acuité que d'aborder ainsi un festival, une programmation ou un film par un parallèle avec l'oeuvre d'un musicien, et ce malgré l'importance que ce dernier accorde à la représentation, au regard. Son autobiographie – Moins qu'un Chien – éclaire et ombre pourtant singulièrement nombre d'oeuvres projetées. Mingus n'écrit-il pas : « Ma musique est vivante, elle parle de la vie et de la mort, du bien et du mal. Elle est colère. Elle est réelle parce qu'elle sait être en colère ». Le réel serait-il ce qui sait être en colère? Jacques Lacan encore : « Le réel, c'est quand on se cogne ». Voilà donc un festival où l'on se cogne, où la lame qui nous perfore la gorge, nous serre d'émotions, remonte à la gueule jusqu'au couteau entre les dents. Voilà également et en complément de ce réel qui frappe un festival qui interroge l'identité, sa fiction douloureuse (n'a-t-on pas autant d'identités que d'atomes?). Relisons à cette égard l'incipit de Moins qu'un chien – le compositeur s'est toujours débattu entre ses moi multiples (je est toujours un autre), il s'est gratté au sang cette peau à laquelle il était parfois réduit : « En d'autres termes, il y a trois hommes en moi. L'un deux occupe toujours le milieu : indifférent, impassible, il observe, il attend que les deux autres le laissent s'exprimer et leur dire ce qu'il voit. Le deuxième est comme un animal apeuré qui attaque de crainte d'être attaqué. Et puis il y a un homme doux et aimant, trop aimant, qui laisse autrui pénétrer jusque dans le saint des saints de son être, encaisse les insultes, fait confiance et signe les contrats sans les lire, se laisse convaincre de travailler au rabais ou gratis et qui, lorsqu'il aperçoit qu'on l'a possédé, a envie de tuer et de détruire tout ce qui l'entoure y compris lui-même, pour se punir d'avoir été aussi stupide. Mais il ne s'y résout pas – et il retourne s'enfermer en lui-même. » Le FIDEL est ce festival qui détricote le drapeau tricolore, « a self portrait in three colors » (le générique de Rengaine se marque en bleu blanc rouge alors qu'est affiché sur des panneaux électoraux le titre du film); il est ce festival qui se réjouit de la reconnaissance officielle d'un crime d'Etat; il met enfin, dans ce Palais emblématique de la Porte Dorée, son heureux spectateur face à son Me Myself and Eye (un des derniers titres composés par le génial bassiste) pour, à la lumière revenue, prendre définitivement conscience que nous sommes l'Autre.

Un grand merci à cette sympathique équipe : Mehdi Lallaoui, Samia Massaoudi, Nadia, Stéphanie, Samira, Aïcha, Eliott...

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22/09/2012

Le braqueur

Ne laissons pas le vroum-vroum des temps modernes, la bêtise crasse et fanatique, les identités exacerbées au feu de l'ignorance qui... qui rien... qui tout : - la lumière de l'Egypte, les sourires, les interrogations sur la foi, sur la vision, sur la croyance, sur la mise en scène de soi, de la famille, du groupe, sur le cinéma comme puissance de révélation, usage du monde, rire qui console : http://www.dailymotion.com/video/xsiayo_la-vierge-les-cop....

Il existe des films de marcheurs, un film de marcheur dont le premier plan – citation sans-doute de Shining – est un tricycle avançant sur le pavé dans le prolongement du bras du réalisateur tenant la caméra. Ce plan répond à la séquence finale, qui sans en dire plus, sans dévoiler la nature même de sa puissance, est une prière doublée d'une absolution (une profession de foi doublée d'un pardon - un acte d'union, d'assentiment). « Le besoin de vélo s'exprime mieux en montant sur un vélocipède qu'en regardant le tour de France à la télévision » écrit Jacques Roubaud dans l'article ci-dessus et ci-devant : http://www.monde-diplomatique.fr/2010/01/ROUBAUD/18717 . Rachid Djaïdani, son réalisateur, ne souscrirait certainement pas à toutes les analyses du poète, notamment pour ce qui touche au slam, quoi qu'il puisse partager ce refus d'assimiler « l'effet de langue », la prise de parole slamée, à une forme soft, aisément récupérable par le jeu des médiatisations artistiques, de la poésie, de cette « poésie obstinée » que défend Roubaud, replaçant ainsi le slameur dans une posture, dans une clameur, et non plus dans le silence - le dit - d'une écriture. - Encore que. Tout est question de lisières et Rachid Djaïdani est également écrivain. Il approuverait plutôt une pratique de la marge, une forme d'occupation de l'espace (« Paris est ma poche » dit-il), la connaissance du terrain par l'exploration et l'expérience de la contrebande, ou alors, la patience de l'assiégeant qui camperait devant une promesse; ce « besoin de vélo» comme un besoin d'embarquer, un désir de liberté (« on ne me dit pas ce que je dois faire ou ne pas faire, je prends » dit-il en substance dans un verbe plus cinglant encore), une attitude hors les normes productives en vigueur qui a entraîné notre écrivain réalisateur dans une aventure au long cours : auto-production, une sony PD 150, un micro hf; en guise d'équipe électro l'éclairage public (« le tournage se limitait souvent à des errances, à la recherche du lampadaire perdue » dit-il derechef d'un rire franc), pour régie la RATP associée aux semelles de vent; et encore... 9 ans de tournage. Un workshop comme il le définit lui même (la parenté, dans son fonctionnement, avec le workshop d'un Mingus est frappante). Ce premier plan joue alors sur plusieurs niveaux; au delà d'une possible citation du film de Kubrick, il rappelle sans doute avec un brin d'humour, les conditions de tournage, il fait entrer la vie dans la fiction via la naissance de la petite fille de Rachid Djaïdani et de sa femme Sabrina, muse et actrice; il identifie le regard du spectateur au premier tour de roue d'un réalisateur, et ancre le récit d'emblée dans son horizon, à savoir l'amour que se voue un couple et l'enfant qui pourrait en être l'acmé. Rengaine – son titre -, remarqué à Cannes, sera distribué par Haut et Court le 14 novembre. Save the date.

Avant cette première incursion dans la fiction, cet enchaînement au corps en crochets courts et uppercuts, Rachid Djaïdani a réalisé deux documentaires, dont Sur la ligne qui a bénéficié de quelques nouvelles projections à l'occasion des 20 ans de l'ACID. Sur la ligne est une sorte de making-of de l'écriture d'un roman, portrait, en ce début de 21ème siècle, du jeune homme en écrivain. Le film est déjà de cette trempe qui mêle humour, hâblerie, candeur, refus de céder la priorité, et générosité absolue; un objet qui chauffe l'âme, renvoie les salons littéraires à leur décadence qui ne touche qu'eux même. Comme le long-métrage qui va nous intéresser, il est performatif : lieu de gestation et laboratoire de ce besoin viscéral d'image. La différence tient à l'espace-temps que déploie les deux films. Sur la ligne condense trois ans d'écriture; il maintient ce temps dans l'espace de la chambre. La fiction du roman en cours, la vie des personnages qui peuplent l'imaginaire de l'auteur frottent avec le réel, le capharnaüm de la chambrette, la famille, les amis, les quelques activités, sans que jamais cette espace mental nous soit révélé et ne devienne le sujet unique du film. Bonne séance :

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Dans Rengaine, les personnages ont pris le pouvoir. L'espace mental et la fiction se confondent avec les contours de la ville. On assiste à une paradoxale dilatation : Rengaine est pour l'essentiel tourné en extérieur, c'est un film plutôt nocturne, la partie « auto-fictive », à l'inverse de Sur la ligne, entre dans le hors-champ, et le temps de tournage si il correspond à un temps d'apprentissage, au temps du créateur qu'est Rachid Djaïdani, n'est plus une des composantes du récit qui se déroule lui sur quelques jours autour de la Nuit du Destin au coeur du mois du Ramadan. L'espace n'est pas celui confiné de la chambre de l'écrivain, ni celui correspondant à ces périphéries, ces lisières qui font également la matière du dernier roman d'Olivier Adam; roman qui décrit un type de « rengaine », celle de son personnage principal incapable (puisqu'il vit en bord de Manche et finit par partir au Japon) d'habiter cette frange à la frontière de la cité des Bosquets; le parcours d'un déserteur à notre sens plutôt que celui d'un exilé. A l'opposé de cette plainte qui gémit dans le vide d'un espace urbain morcelé, caractérisé par la répétition de ses architectures et un temps cyclique, le film Rengaine explore le chaudron humain de la cité, il s'infiltre dans le tissu urbain. Une dilatation paradoxale car les échelles rapprochés des plans ceinturent les acteurs au plus près en une guirlande de portraits. La caméra de Rachid Djaïdani scrute les visages ; quelques plans, quelques secondes pour croquer l'épaisseur d'une vie. Elle donne la curieuse impression de saisir les personnages par surprise comme si, au détour d'une rue, elle tombait nez à nez sur eux; à tous moments, elle semble vouloir leur sauter dessus. Cette proximité est promiscuité; la caméra engage un combat au corps sans doute, mais par la répétition des cadrages elle donne surtout vie à la « rengaine » qui travaille Slimane et ses frères. Instinctivement, mais pas systématiquement, elle a tendance à occuper l'espace qui sépare les deux jouteurs, elle donne consistance à la tension qui préside au champ contre-champ, et elle prépare au face à face finale, à son intensité, aux sentiments contradictoires qui traversent alors le spectateur jusqu'à lui vriller le ventre : peur, possibilité du crime, du surgissement de la violence, défi, apaisement, reconnaissance... Cette caméra qui braque enregistre avant toute chose un rythme, et ce rythme avant d'être celui des séquences dans l'ordre que leur donne le montage est le rythme des mots, de la parole. La métaphore de la boxe, sport dont Frederic Wiseman par exemple a bien su peindre ce qu'il doit aux séquences de sons épousant la cadence des frappes sourdes ou claires sur les sacs et les pattes d'ours, ou le ping-pong qui tient de la boxe, dit mieux ce sens particulier du dialogue, ce travail – plus près en cela du récent Donoma qu'un simple parallèle entre deux économies réduites – issue de l'improvisation, voir des matchs d'improvisation. Rachid Djaïdani est de la famille de Kateb Yacine : poète comme un boxeur. Sa direction d'acteur consiste à fixer le cadre d'une scène, à laisser ensuite les coudées franches à l'intérieur de ce cadre; seulement, tout en parlant, en intervenant au cours de la prise, il n'hésite pas à parasiter la construction de la scène, à mettre « la disquette » aux comédiens comme il s'en amuse ; c'est à dire à insérer de nouvelles données, une inconnue, et observer ensuite la réaction en cours. La fiction est contrariée : parasitage par un réel qui peut surgir et s'intégrer au récit, parasitage par une autre fiction, par un scénario fantôme. Cette friture sur la ligne produit une incertitude et cette tension qui contribue au tour parfois inquiétant du récit, dont on ne sait quelles réactions non réfléchies, quelles impensés, quelle mémoire archaïque sont susceptibles de s'emparer des esprits.

Il est temps de décrire en quelques mot l'argument de Rengaine. Ou plutôt, non. Cette histoire se souvient de Roméo et Juliette, elle danse au bord du rire, au bord des larmes de la tragédie racinienne, elle emprunte au conte (la référence évidente des 40 frères de Slimane à Ali-Baba et les quarante voleurs) ; elle est enfin familière à tout un chacun mieux qu'un poncif universel. Dorcy et Sabrina s'aiment et veulent se marier. Dorcy se découvre chrétien. Slimane découvre que sa soeur cadette aime une peau plus sombre que la sienne. La question des préjugés semble posée. Mais plutôt qu'une lecture « humaniste », légèrement surplombante et condescendante, la force du propos du réalisateur est dans la « disquette » qu'il met cette fois-ci non plus dans la tête de ses acteurs mais dans la tronche du spectateur, à l'exemple de la mise en scène troublante d'une séance de torture et qu'il faudra re-découvrir en salle le 14 novembre. L'oeuvre porte sur l'horizon qui borde l'individu, sur ses déterminismes et sa capacité d'auto-aveuglement (Slimane projette « une image du groupe », une identité « fantasmée » en contradiction totale avec sa propre histoire individuelle, la relation amoureuse sincère qu'il entretient avec une jeune femme juive, « fais ce que je dis, et non pas ce que je fais » en quelque sorte). Nous reproduisons tous des atavismes, des stéréotypes : on s'épouse dans sa communauté, dans son groupe socio-culturel, entre gens de même classe, entre personne partageant des valeurs communes, sans que soit réellement questionnée le sens et l'origine de ces valeurs; le film bouscule chez son spectateur quelques données pré-établis, quelques lieux communs peu glorieux. Il introduit le doute sous la forme, non d'une démonstration, mais d'une interrogation au sujet de cet Autre, ce grand Autre qui nous fait face. Il réfléchit cette notion – nous sommes tous l'autre de quelqu'un : sujet de rapport, objet de désirs contradictoires, entre amour et exclusion. Une séquence parmi les nombreuses qui sont appelées à marquer l'illustre particulièrement : alors que le long-métrage s'ouvre sur une énumération des 40 frères, Slimane s'arrête à 39, il en oublie un; ce lapsus est dévoilé plus tard, lors d'un autre face à face, tout aussi intense, entre Slimane et le dernier des frères, le premier en l'occurrence, l'aîné, le paria des parias, celui dont personne ne veut se souvenir du nom et de l'existence car homosexuel. Il y aura toujours plus extérieur, plus souffre-douleur que soi. Notons une certaine proximité avec un documentaire récent, tourné avec des contraintes différentes, sur une durée courte, avec un appareil photo, et sur le mode de l'esquisse : Would you ave sexe with an Arab? La réalisatrice, comme l'indique le titre, sonde les jeune israéliens sur leur rapport à l'autre. Elle met à jour les hésitations et les blocages, terminant son voyage dans la nuit de Tel-Aviv en y dressant le portrait d'une Reine marchant dans une robe d'apparat : palestinienne de l'Etat Hébreu, gay, transgenre, minorité de la minorité. La scène, très théâtrale, est une mise en (pleine) lumière de la différence; ce corps différent y dévient un corps de synthèse, synthèse des principes féminins et masculins, trans-identitaire en somme; cependant le film ne fait pas oublier, dans la nuit qui excède les limites, les « bio-pouvoirs » en action, ni la part invisible (palestinienne pour l'essentiel), ni ce jour qui éclaire violemment l'impossible reconnaissance et les volontés d'assimilation. La concorde serait-elle dans l'amour, dans un accord qui générerait « politiquement » une sortie, une troisième identité issue de la fusion de deux individualités, bien au delà de toute bi-polarité? Naïveté? La réalisatrice a raconté l'imbroglio juridique qui l'a opposé à une des personnes filmée qui disait devant la caméra son identité d'Arabe israélien et qui a souhaité, ensuite, ne plus figurer dans le montage, reniant, refoulant ce propos auquel tenait l'auteur. L'avis de cet homme (que nous comprenons et partageons) souligne la limitation de l'intention du documentaire. Rien à faire. Le couple est impossible car premièrement il résulte de la projection d'une identité, d'un désir qui « requalifie » l'Autre, l'ampute de ce qui l'origine, d'une part de son réel au profit d'un fantasme; deuxièmement, si ce sentiment - appelons le amour, bien qu'il pourrait s'agir de haine - ignore l'identité véritable de son objet, permettant donc, idéalement, d'inventer un devenir hors identité, dans les faits (le ménage), il a pour conséquence une « gémellité » de points de vue, loin de la blessure vivante. Le documentaire, privilégiant le pointillisme de l'interview, les anecdotes, n'appréhende pas ou mal, ce hors soi, et cette dimension politique. Rengaine est plus direct; il s'affronte au face à face, et culmine dans une confrontation des visages, dans une nudité, un dépouillement de soi. Rachid Djaïdani s'était faufilé sur le tournage de La Haine, où la rengHaine, celle qui court sans s'essouffler, est la bavure policière. Disons encore, tout en ayant conscience d'être très abstrait, et cela pour ne rien dévoiler de l'éclat de cette pépite, qu'à la fascination (dans le souvenir que nous en avons garder) de Kassovitz pour un cinéma binaire (même si les personnages son complexes), pour la même figure du face à face, influencé en cela par John Woo (voir la scène finale, et l'usage du champ contre-champ lorsque les personnages s'inventent dans le miroir), intérêt qui rejoint le langage d'un cinéma classique et hollywoodien, le langage de Griffith, celui trouble de Naissance d'une Nation, qu'à cela répond l'éthique de Rachid Djaïdani, l'épuisement sur 9 ans de toutes les possibilités psychologiques de ses personnages, les multiples articulations que le canevas du conte lui ouvre, comme si, en matière de morale et de morale à damier (blanc et noir), il en avait dressé toutes les généalogies, déminé toutes les mines. Alors que La Haine annonce L'Ordre et la Morale, il nous semble - et bien que ce soit à l'intérieur de ce discours somme toute assez classique dans la forme comme dans le fond (Rachid Djaïdani était également de l'aventure de M6T va cracker) que ce réalisateur singulier ait pris pied et sans doute cultivé son désir de cinéma -, qu'il dépasse le face à face tel qu'illustré par le duel entre l'ordre et le désordre, le bien et le mal, pour, notamment dans cette incroyable dernière séquence, et alors même que les visages sont pris de pénombre, exprimer quelque chose qu'Emmanuel Lévinas, dans son approche du « visage » comme un absolu, définissait comme de « l 'infini tombé en moi ». Ce que raconte pour nous ces plans, c'est ce que relève Luc Dardenne dans ce beau livre, L'Affaire Humaine : « Lévinas pense que l'ouverture du moi est comme une « dénucléation », un « traumatisme », et que face au visage d'autrui le meurtre peut facilement remplacer cette « dénucléation », ce « traumatisme » ». C'est l'affaire humaine que notre garnement a braqué.

Lors d'une avant-première - dans la courette mythique de l'Institut des Cultures d'Islam –, il a laissé les spectateurs sur le bitume parisien allégés des peines enfouies, la poitrine plus vaste, l'oeil clair débarrassé d'un acouphène, le « vroum vroum », peut-être un peu hébétés, mais à en juger par les ombres projetés des uns et des autres plus grands qu'auparavant. « Majestic ».

 

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