Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31/03/2014

Régis Hébraud

Le « Réel » a plié son campement dans le « trou-patio » du Centre Pompidou, remisé chaises et tables, ramassé les gobelets trainants et les derniers plateaux repas. La meilleure idée des architectes de Beaubourg aura été ce trou – tout bâtiment digne de ce nom recèle en son centre une excavation : présage de ce contre quoi les murs luttent (la fosse et la ruine) tout autant que condition nécessaire au repaire, à l’antre des origines et au repli contre les intempéries : un préalable à toute élévation et construction (The Hole Tsai Ming Liang, Mafrouza d’Emmanuelle Demoris, En construction de José-Luis Guerin). L’humanité bâtit souvent sur les ombres, parfois sur ses cimetières quand le bâtiment n’a pas lui-même l’allure d’un mausolée aux pierres tachées de sang. Et tout téléspectateur de la série Buffy en sait long sur les gouffres fissurant le cœur des petites banlieues cossues et endormies.

Ce vide est sans-doute un peu du souffle court et du sentiment éprouvé par la petite cohorte bienveillante qui aura suivi dans la sierra des Tarahumaras les pas des deux éclaireurs, Raymonde Carasco et Régis Hébraud au moment de quitter le cinéma, certes plus léger, le corps comme rendu à quelque transparence. Il y a ce creux en chacun correspondant aux deuils ; un creux qui n’est peut-être rien d’autre que ce visible au sein duquel nous nous mouvons. Tout le visible avec sa part vibrante, avec sa part d’ombre (avec sa part manquante : la terrible déforestation de la Sierra Madre et l’emprise des narcotrafiquants). Un chaman dirait tout le visible avec son au-delà. Artaud écrirait qu’une incarnation n’est qu’au prix d’un abandon de l’effort : dissipation du soi, morcellement de l’individu, écartèlement, dépossession pour accueillir, bras en croix, nos « plusieurs ». Certainement, la petite cohorte flotte, en ce lundi, en son visible, retient en soi, dans le creux, la frise des films, toutes les images, et refuse obstinément à la manière de Régis Hébraud, la disparition, le néant.

Il faut dire et redire la générosité de Régis Hébraud, souvent remercié en fin de séance, et à raison ; quelle joie profonde de se glisser dans la salle, de regarder les réalisateurs à l’œuvre, de sentir en son dos, cette petite installation bricolée, ce vidéo-projecteur connecté à quelque lointain disque dur, comme si les informations nous avait été apportées, comme si nous étions les destinataires privilégiés d’un message, et d’être assis derrière le « premier regard », celui de l’opérateur et du maître de cérémonie qui ouvrait et assistait à toutes les séances, conducteur et guide. Comment ne pas redoubler en de pauvres mots l’émotion de la salle et l’émotion de Régis Hébraud à la toute fin, alors qu’il confiait quelques visions secrètes, qu’il passait le micro aux uns et aux autres et répondait ensuite, circulant entre les siège dans l’étroite allée comme un symbole du « passeur » qu’il est. A nous aussi, au réveil, il nous faut un temps suspendu –le temps du sueño -  temps de récupération, d’infusion, avant de rejoindre le concret, d’effectuer ce pas que l’on voudrait de « danseur ».

Les films de Raymonde Carasco et de Régis Hébraud restituent une soif – une soif de voir. Les plans dans leur litanie redoublent les rituels : ils râpent, ils agissent du lieu incurvé qui est et devient unique réceptacle. Tous est signes dans cette fresque immense. Les deux réalisateurs y apparaissent comme l’expression des deux principes originels : mâle et femelle, l’image (Hébraud) et le son (par le travail sur le commentaire de Carasco). - Une totalité en ses limites : le champ de la caméra (dont la limite est la masse des objets que son œil ne peut traverser, la nuit qui réduit les capacités à saisir, le mystère de gestes répétés dont le sens échappe à la description), la parole (laconique, trouée, que Raymonde Carasco réécrit par la traduction et le commentaire, dans un jeu de renvoi et plus encore d’échos (écriture verticale), moins un dialogue, qu’une boucle, un rythme instauré entre deux points). Le spectateur est pris dans une sinusoïde. Il explore une logique qui est celles des plis (une exploration par les gouffres) : deux points éloignés conjoignent à la même place, rompant avec le principe de non-contradiction. Gilles Deleuze a-t-il eu connaissance de cette œuvre ? lui qui pensait que la différence avait été « crucifiée » sur l’autel du connu et de l’utilité.

Cette répétition « différentielle », cette répétition comme opérant de la différence (rien ne se répète à l’identique, il fourmille de l’inconnu), se retrouve jusque dans les taches de peinture dont se recouvrent les pintos. « C’est comme le squelette du devant qui revient, m’ont dit les Tarahumaras, du RITE SOMBRE, LA NUIT QUI MARCHE SUR LA NUIT » écrit Artaud. Une zone de flottement, du rythme ; les lignes apparentes du visible. C’est ainsi que l’impulsion des pieds, courant, sautant, est filmé aux ralentis. Mais est-ce bien là une impulsion, ce qui induit une retombée, une obéissance aux lois de la gravitation et donc de l’effort ? Nous pensons plutôt, à la vue de ces pas qui voltigent, à l’appui – l’appui du coureur, « entre courir et voler il n’y a qu’un pas » - : l’appui qui soulève le sol ; et, nous pensons que la caméra de Régis Hébraud procède avec ce qu’elle filme de la même manière : en appui, un pas. Pas un décalque, ni un dédoublement : le point de contact entre le connu et l’inconnu ; elle origine et documente le mouvement – entre deux soleils.

Le suivi des rencontres par Lionel Soukaz :

aa

25/03/2014

« Quelque chose noir »

Benjamin Fondane. Préface à La conscience malheureuse.

« Et néanmoins, bien qu’à mon corps défendant, la lumière s’est faite en moi, dévorante, cette lumière que d’aucuns veulent que ce soit la nuit. La nuit ? Soit ! Merveilleuse et atroce nuit ! Nuit étouffante où tout s’effondre, où la pensée ne trouve rien à quoi s’accrocher, sinon à elle-même ; « pensée accrochant de la pensée et tirant » (Rimbaud, Lettre du voyant). Cette pensée angoissée n’est pas encore libre, mais la liberté est parmi ses possibles. »

La philosophie de l’esprit. Hegel.

« L’image est conservée dans le trésor de l’esprit, dans la nuit de l’esprit ; elle est inconsciente, c’est-à-dire qu’elle n’a pas à être exposée comme objet devant la représentation. L’homme est cette nuit, ce néant vide qui contient tout dans la simplicité de cette nuit, une richesse de représentations, d’images infiniment multiples dont aucune précisément ne lui vient à l’esprit ou qui ne sont pas en tant que présentes. C’est la nuit, l’intérieur de la nature qui existe ici – pur soi – dans les représentations fantasmagoriques ; c’est la nuit tout autour ; ici surgit alors subitement une tête ensanglantée, là une autre silhouette blanche, et elles disparaissent de même. C’est cette nuit qu’on découvre lorsqu’on regarde un homme dans les yeux – on plonge son regard dans une nuit qui devient effroyable, c’est la nuit du monde qui s’avance ici à la rencontre de chacun. »

 

Actuellement, sous l’égide de Nicole Brenez, le Cinéma du Réel célèbre l’œuvre de Raymonde Carasco et de Régis Hébraud. Le festival, comme un fait étrange - une rime - organise par ailleurs toute une programmation, riche et intense, autour de la nuit. La nuit a-t-elle des yeux ? Que voit-on dans le noir ? Y voit-on seulement ? Du côté du réel, de ce qui est censé apparaître et qui se trouve engagé dans l’ombre, des yeux fixes, sans-doute, regardent, observent, d’un lieu qui échappe définitivement à la perception première. Il n’y a pas de hasard. Il fallait que les films de Raymonde Carasco soient ourlés de sombre – à cette condition leurs illuminations zèbrent la morosité ambiante. La nuit mexicaine des Tarahumaras a des yeux : elle remue, elle est vision. De quoi, pour les spectateurs, voir les ténèbres et au-delà ; de quoi activer ces cellules, les off-cells, qui loin de nous plonger dans le noir total, éclairent plutôt, produisent une vision particulière, produisent en quelque sorte l’effet d’obscurité. - Nyctalope est une condition, une façon de voir et non pas/plus un non-voir.

La nuit préoccupe tant elle oblige à regarder les minces signaux, la moindre variation de jour, les maigres photons en sommeil ; tant elle force à regarder les yeux-fermés, tant elle lutte contre l’opacité en quête du matin. Il s’agit juste ici de tisser des liens jusqu’à en faire une pelote de rejection :

http://lederniercoquelicot.hautetfort.com/archive/2013/05...

http://lederniercoquelicot.hautetfort.com/archive/2011/10...

http://lederniercoquelicot.hautetfort.com/archive/2012/07...

http://lederniercoquelicot.hautetfort.com/archive/2012/07...

La nuit préoccupe car elle introduit au noir, à une autre dimension où tout repère spatio-temporelle serait réduit à néant : elle approche la mort.

http://lederniercoquelicot.hautetfort.com/archive/2013/06...

http://lederniercoquelicot.hautetfort.com/archive/2013/04...

Cette proximité avec la fin du voir, avec la fin d’un monde, avec un bord et une inconnue, avec le non-savoir, n’est pas la fin de l’image, mais le miroir auquel se sont attachés de nombreux poètes. Un écran d’où refléter l’existence et ses puissances. Il serait possible, au-delà du visible, de rencontrer, et non pas seulement de regarder en tant qu’objet en soi, l’apparaître : la pure image, celle qui fascine les mystiques. De passer au-delà de la séparation sujet/objet. Il y a là une confrontation avec soi, une expérience du négatif. Holderlin, Novalis, Hugo, Nelly Sachs, Celan… les stalker sont nombreux à s’être penchés sur le gouffre pour y extraire un dire, fragile comme la lumière d’une lampe tempête. Ils sont nombreux à s’être posé la question de FJ. Ossang : le négatif du négatif est-il le positif ? Alejandra Pizarnik, dont l’œuvre en cours d’édition bouleverse et accompagne le jour jusqu’au soir, laissait à son journal, peu avant son suicide, cet ultime tentative : « créature en prière / en rage contre la brume // écrit/ au / crépuscule // contre l'opacité // je ne veux plus aller / nulle part / qu'au tréfonds // oh vie / oh langage / oh Isidore // septembre 72 ». En provenance de la nuit, un autre poète porteur de feux - Francis Giauque -, avant d'en finir, de se finir et d'outrepasser, hanté par la proximité de la mort, au bord du chavirement, à la frontière d'un abîme intérieur autant qu'extérieur, possédé par la seconde d'oubli qui glace et jette dans une terre sans soleil, nous abandonne, aux confins, « calciné dans une poussière de sang », avec une succession de titres qui disent la cruauté de la lumière des derniers feux dans un ciel assombri, qui disent l’esseulement : « Parler seul », « L’ombre et la nuit », « Soleil noir », « Terre de dénuement ». Certainement, à trop se pencher, à trop s’abimer, la folie guette. Les mots s’épuisent, s’éparpillent et restent quelques images – déchiquetées – en dépôt. Giauque comme à la même période Stan Rodanski accroche le noir en épingle – ne revendique sans doute rien (dans une époque par ailleurs militante et bouillonnante) mais affirme un droit modeste, irrépressible, le droit de l’individu-Gaspard-de-la-nuit de désespérer – ce même laissez-vivre qui se confond parfois avec un laissez-mourir que Jean de Dieu oppose aux contingences dans la trilogie de Monteiro, un fil, un fils, à retordre le monde. Dans le non-voir et la part d’ombre s'extrait un néant, un crachat à la face des évidences diurnes. « Ce n’est pas facile de devenir fou, écrivait Fondane, il y faut encore un Fiat dont nous ne sommes pas les maîtres ». Tirer la langue à la nécessité, poursuit le poète, disciple de Chestov ; dans le sillage de Dostoïevski, devenir fou exprès pour se débarrasser de la raison. Et Rodanski de lancer au visage du néant un mot : néon.

Raymonde Carasco et Régis Hébraud sont d’immenses créateurs. Le territoire mouvant qu’ils déploient absorbe le regard – rétines collées sur pellicule - ; il fragmente une logique, pour atteindre ce lieu où 2 et 2 ne serait plus 4 mais un autre temps/tempo. Tous deux filment la nuit, de la nuit, l’espace où les esprits se lèvent : une géométrie non euclidienne. Peut-être ainsi se perçoit-il un écho tactile, sonore et visuel de la nuit des origines, un battement ? Assurément, le négatif du négatif n’est pas le positif, ni le brouhaha de l’actualité, mais le temps brisé, quelque chose de noir – mais qui luit d’une lumière si intense…

Ainsi, dans le champ de la pensée, le travail filmique de Raymonde Carasco se double d’une extraordinaire analyse des deux dimensions du noir : d’une volonté de la cinéaste de cerner « le noir minéral », le « noir de source ». Des textes à lire dans la pénombre de la salle. Pour reprendre Giauque, une qualité de noir différerait entre l’ombre et la nuit selon qu’elles sont comprises comme privation, un obscurcissement, et ce que Raymonde Carasco, avec Joë Bousquet, nomme le noir de noir, le noir-couleur. La nuance est de taille entre remonter du noir et (être) plonger dans le noir. Jean-Charles Fitoussi au dernier plan de Je ne suis pas morte se tient à cette frontière, procédant à l’obscurcissement progressif du plan – une privation donc -, avant que le spectateur ne découvre dans la lenteur du mouvement d’iris qu’il s’agit en fait d’une remontée du noir. Les deux expériences contemporaines des trajets poétiques de Giauque et Rodanski, celles des peintres Pierre Soulages et René Sintès en seraient un autre exemple : avec d’un côté, le noir découvert comme une dimension de la couleur - de couleur outrepassant le coloris, une variation de la lumière, l’outrenoir – et la descente dans la nuit de Sintès, profitant du calme relatif du couvre-feu, pour peindre la Casbah d’Alger sans lumière aucune, engloutissant le visible, et le brasier, sous la cendre. Deux qualités de noirs encrant les deux faces du miroir auquel avec les objets qui nous entourent nous appartenons.

raymonde carasco,régis hebraudraymonde carasco,régis hebraud

 

 

 

 raymonde carasco,régis hebraudraymonde carasco,régis hebraud

 

 

 

 

Nos pupilles. Un puits. La nuit. La nuit - "Tes yeux avaient buté sur la vue". (Si) Quelque chose noir. Une image qui revient sans cesse. Une photographie ? « Pas une photographie / La mort même même. identique à elle-même même. » (Jacques Roubaud).

Les deux textes décisifs de Raymonde Carasco :

http://raymonde.carasco.online.fr/telechargements/noir_de...

http://raymonde.carasco.online.fr/telechargements/pupille...

 

aa