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19/02/2012

Serguei Loznitsa: dormir et attendre???

Est-ce qu’un lieu peut être filmé autrement que comme un résidus d’histoires passées ou à venir? La démonstration n’est plus à faire devant le pléthorique d’exemples mais un «taraudé» des mathématiques, Serguei Loznitsa, réexamine le cheminement pour arriver au résultat, en essayant un nouvel axiome de captation, d’après ce qu’il nomme le «principe de superposition» (ou comment arriver à une solution par une autre voie). Ce réalisateur part du procédé cher à l’art contemporain, la motif répété altérant jusqu’à la possibilité d’une figure, l’équipée d’un instant s’alliant à la précision d’un découpage mais il les réintroduit au coeur d’une image cinématographique qui fait exister les données à une projection sur un écran, comme ce qui doit révéler ou déjuger un dispositif (Bresson: «la fin, c’est l’écran qui n’est qu’une surface. Soumets ton film à la réalité de l’écran, comme un peintre soumet son tableau à la réalité de la toile même et des couleurs appliquées dessus»). L’image deviendrait hybride d’une naturalité déplacée, la liberté du concret de la projection  sur grand écran libelle comme trace de ce qui peut faire masse, pas seulement marge. Un peu comme ce que cite Clément Rosset à propos de Jean Helion, le retour au concret de l'image projetée ne se sépare de l’abstrait, retrouve une complexité encore plus enchevêtrée du réel. Le réel, au carré des inconnues, n’a plus le hasard comme circonstance unique, la vitesse d’un échappement essaie d’être suivi de ce qui partage l’instant d’un non vu. 


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Serguei Loznitsa filme un laps de temps à la neutralité présumée, des visages endormis, la plupart en train de ronfloter, dans un hall de gare, dans l’intervalle de temps où la gare est fermée et où un maigre intérieur fait figure d’étape. Qu’ y a-t’il de plus synonyme de l’en partance qu’un hall de gare?? Le mouvement des portes battantes mettant l’air au courant d’une agitation, les valises aux allures d’hippopotames plombant le peu d’espace, les caractéristiques n’épuisent la singularité d’un lieu: l’être en vacance se spectralise de tant d’appel d’air bruité à la Tati, dont une somnolence approchante fait ressortir les détails. Les microbruits et les lézardes des murs suggèrent une communauté des sabliers de temps écoulées à l’infini. Serguei Loznitsa pousse le trait jusqu’à filmer dans leur sommeil quelques portraits de passants, dont on suppose sans en être certain qu’ils deviendront voyageurs. La nuit avançant, les postures acquièrent des formes de plus en plus affranchies de toute retenue et les cadrages suivent la beauté anarchique des corps vautrés. La typologie n’est pas recherchée, la vie des paupières closes est filmée dans le plus extrême dénuement de ce qu’elle peut laisser déceler. En deca du domaine des rêves, le noir et blanc travaillé n’invoque pas les limbes, mais pose une durée de l’étape comme une durée de l’entre temps, dans un entre-lieu (Julien Achemchame) où se livre une possibilité de saisie. Le hall de gare avec Kaurismaki, avec l’immense verticalité vertigineuse de la reconstruction de l’architecte Perret, situe une résistance au plus fort de l’intime face à toute les délations. L’originalité de l’Attente est de partir vers une autre direction, vers l’instant faussement calme de l’entre deux vagues, la nuit ne sachant plus le jour, les trains passant en arrière fond, convoi de nuit ou trains loupés, le sommeil se risque à ne plus avoir de limite, la parenthèse de temps est tendue au maximum: «présents ensemble, mais séparément: comme si chacun habitait un présent différent tout en vivant momentanément la même présence» (Esquenazi). Pour peu que nous dormions dans la salle de cinéma, qu’aurions-nous su du film sinon un laps, le moment où il est temps de retrouver ses esprits pour aller on ne sait où, avec en filigrane cette impression diffuse que «le monde est plus profond que le jour ne le pense» (fn), mal parti pour le synchronisme exigé du dehors, courbaturé par la posture indélicate? Voir le sommeil, non plus à travers lui dans les rêves à l’imagination salvatrice mais à partir d’une surface épidermique, le réalisateur observe à distance (une ostranénie nouvelle?) et essaie de voir du lieu ce qu’on peut filmer et qui ne ploie pas sous l’absence: serait-ce une image archétypale de la Russie en torpeur, ce que nous ne croyions pas, ou une réception du réel où les sommeils atteignent une force anarchique des rythmes, le rythme de l’image prévalant sur un sens?? Serguei Loznitsa laisse à l’inconnu des variables la puissance de ne pas trancher, de ne pas faire mouche, en cela proche du sommeil. Mais l’infini des variables se teinte d’un titre qui signifie une façon de concevoir un film, l’Attente. L’illisibilité et l’informe ne sont pas des lectures permises de cette beauté en sommeil plus subjuguante que bien des présences expressives, et si de ces plans comme des empreintes, le sommeil pouvait se faire le voyant des colères, un chaos (au sens géographique) dans un lieu, le fragment en archipel, un éclat à la brièveté d’une lumière qui s’échappe à l’insu, quelques notes filmées de celui qui dort de concert,  de cet être proche de l’«être unicellulaire microscopique, naviguant à la dérive entre ciel et terre dans un espace incirconscrit, poussé par des vents, et encore, pas nettement» (Michaux)?? Dormir, attendre que le temps passe est déniée à une intensité qui s’impose, lieu et moment d’une expérimentation filmée où un temps demeure ouvert. 

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Ce qui, dans les premiers instants du films, pourraient être mal pris pour juste un assemblage de plans, purement numérique, l’un après l’autre, sans contenu autre que quantitatif, fait sur la durée partager une vision dite «secondaire», au rôle si «irremplaçable dans la recollection», sous la forme d’un élément mineur qui ne peut plus être ignoré, le sommeil d’une figure, en procès dans un lieu distinct. Et si des mathématiques, un autre enchainement voyait le  jour: «Pour ce qui me concerne, après avoir acquis un certain nombre de connaissances dans le domaine des sciences exactes, je devais explorer "l’autre côté", c’est-à-dire les arts et les humanités. Je souhaitais développer la seconde partie de mon cerveau et voir le monde différemment. Je n’ai jamais regretté avoir pris cette décision.» La confiance dans le jour catégorisable n’est plus si assurée, le sommeil fait son oeuvre de sape, d’une écriture même d’un film.


 

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