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08/04/2013

Rue de la Fraternité

 

solveig anspach,queen of montreuil

Un concept commode est celui de « ville monde ». Les grandes capitales se livrent ainsi une concurrence acharnée, c’est à qui disposera des équipements dernier cri, de monuments d’exception, d’aménagements et d’embellissements tels que la « ville monde » gagnera en attractivité et répondra comme une mariée au désir de ses habitants consommateurs. Les classements fleurissent entre cités de bonne compagnie. Il s’agit de bien y figurer et malheur aux immeubles borgnes. Il ne faudrait pas non plus que la « sacro sainte famille » désormais « bio » jusqu’à l’os glissent sur un pavé sale et gluant. Même la neige n’est bonne que si elle participe à la carte postale ; inattendue, inopportune, le beau manteau blanc, improductif, sans but et raison, déclenche très vite l’ire du citoyen excédé par sa propension à se métamorphoser en verglas, en bouillasse, en une météo où le chien se dispute au canard. Logique de classe bourgeoise dont la pensée chosifie l’environnement en un bien à disposition. La ville est un atout dans la manche non des badauds, des piétons de Paris et autres flâneurs des deux rives, mais des démarcheurs. Heureusement, les architectures se périment vite, le temps patine et les jeunes skateurs, adeptes du fixies, virtuoses du BMX ou des rollers se pourlèchent les babines d’avance en reluquant tels nouvelles rampes ou magnifiques escaliers (rénovation de la place de la République). Cette ambition markettée d’une ville anthropomorphique plus que polymorphe, ambitieuse et gourmande jusqu’à vouloir absorber le monde, est triste ; elle attriste les hommes et femmes qui, ne pouvant se tenir en cet estomac, en ce centre de toute chose (une ville paradoxale car inhabitable), s’en trouvent rejeter aux lisières, écume aux lèvres, au ras du sol.

 

solveig anspach,queen of montreuil

solveig anspach,queen of montreuil

Peut-être est-il possible d’aborder Paris par ses portes ? Porte de Clignancourt : une fusillade, Mesrine. Porte de la Chapelle : les heures héroïques du hip hop. Porte de la Villette : Le Sang des Bêtes. Porte des Lilas : la moustache de Brassens, une scène de liberté érotique dans Choses Secrètes de Brisseau. Porte de Bagnolet : Un Jeu Brutal, De Bruit et de Fureur deux films essentiels du même Brisseau : la Cité de la Noue, son évolution sur 20 ans, observable dans Hadewijch de Bruno Dumont, les tours jumelles des Mercuriales et leurs reflets de ciel : gardiennes des échangeurs regardées amoureusement du parc Jean Moulin par Sarah Forestier et Jacques Gamblin à la fin du Nom des Gens, regardées avec moins d’empathie par Valérie Osouf dans LIdentité Nationale; Charybde et Scylla aux pieds desquels les biffins battent pavé, lieux de désillusions où les confins se heurtent à l’inhospitalité. Porte de Montreuil : Le Pont du Nord de Jacques Rivette, l’arrivée extra-ordinaire, en mob, en meule, venue d’ailleurs-les-oies de Pascale Ogier (la ville sera son terrain de jeu) – depuis nous jetons toujours un coup d’œil furtif, passé le fracas du périphérique, dans l’espoir d'apercevoir d'autres yeux d’ambre et de percevoir le parfum de cheveux noirs. Sait-on ? Porte Dorée : la solitude de la fin d’une nuit, l’inquiétude aux frontières de l’aube non loin du carrefour de la damnation de l’âme, et, séquence terminale du film de Jean-Paul Civeyrac Le Doux Amour des Hommes, qui, après Boy meets Girl, relaie un écho jusque dans le récent L’Age Atomique; film symptôme aussi, comme ce dernier, de la force centrifuge de Paris, du cercle magique qui veut que, souvent, les personnages s’approchant de ses bords, s’éloignant du centre de la capitale, en oublient leur géographie, perdent leur repères dans un territoire devenu flou, onirique. Il serait d’ailleurs intéressant de suivre à la trace le parcours menant certains du centre-ville à la couronne, à la périphérie.

 

solveig anspach,queen of montreuil

Gardons de la hauteur en grimpant aux grues (visibles à l’époque du tournage du Pont du Nord en arrière-plan du rond-point de la porte de Montreuil), formidables balcons potentiels sur la ville ; grues de chantier mais aussi grues de cinéma permettant notamment à Solveig Anspach de filmer (cette fois-ci de l’autre-coté du périphérique) les Mercuriales, le quartier de la Noue-Clos Français, la Croix de Chavaux, la ville de Montreuil en son présent (utopique sans-doute puisque la misère cède devant la solidarité, s’efface à mesure que la caméra s'élève). Ce n’est pas le moindre des mérites de Queens of Montreuil que de renverser la proposition de « Ville-Monde », d’incarner la ville comme lieu d’habitation : on « by it » (le produit de l’agriculture locale, issu d’un terroir historique, la terre riche des murs à pêches) chez un tel, ici ou là désigne le toujours génial Samir Guesmi, interprétant le grutier. Montreuil n’est plus la métaphore d’une ville totalisante, sans frontières, mais la ville des lisières, des orées, une ville non plus monde, mais le lieu de la possible rencontre du monde : dans le scénario, l’Islande, la Jamaïque, la diversité des généalogies; dans l’histoire, le deuil menée à son terme grâce à ce lien social que l’économique s’emploie à dénouer, lien manifeste dans la révolution islandaise, et l’argent employée comme monnaie d’échange, dans le film don et non plus fin en soi. Le monde est alors l’espace de l’échange, et cet échange n’est possible que dans la rencontre, une rencontre ne pouvant elle-même advenir que de la différence mise en scène par la réalisatrice comme le premier pas de l’incompréhension vers la complicité. De ce hiatus né l’étonnement - de l’affection à l’effroi. Florence Loiret-Caille ne cesse de le jouer, de parcourir le spectre de la surprise que le "monde" venu à sa rencontre lui offre (inversion du métier exercé par feu son mari). Surgit la trouvaille : la beauté animale – incarnée par une otarie – et le plaisir pris à cette séquence dans laquelle la sensibilité difficile à apprivoiser de « fifi » se confronte au jeu à fleur de peau de l’actrice, à une nervosité frémissante comme des moustaches félines. Le réel peut alors accueillir le féérique sous la forme de belles séquences d’animation, et dont le climax est ce « suicide », ce saut de l’ange et de la grue, qui se change en un vol à l’atterrissage heureux (reprendre pied). Le vent du large qui finira par caresser le visage de Agathe/Florence Loiret-Caille au dernier plan est ce souffle de soulagement, de vie, que cette œuvre insufle.

 

Solveig Anspach : « J’ai pris goût à faire sourire les gens, il m’a fallu du temps et plusieurs films depuis Haut les Cœurs mais il y a là pour moi un véritable enjeu, quelque chose de peut-être, un peu bête, mais qui est de l’ordre du bonheur, transmettre aux spectateurs de la joie ».

 

 

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