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12/03/2013

Sweet sixteen - 1

Nos seize ans ont-il un présent?


Assurément, à cet âge, nous y rêvions, comme Ethan Wate le lycéen de Sublimes Créatures, de la seule fille sur terre.

http://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/sublim...

L'analyse du périodique suffirait à faire le tour de ce film de divertissement tout récemment sorti sur une multitude d'écrans, et qui, après avoir bénéficié d'une promotion conséquente, a pourtant été, dès la deuxième semaine, tout aussi vite éliminé. Il faut dire que les affiches, à part pour les âmes encore « vert-tendre », n'incitaient pas le passant de la grande ville à ouvrir les cordons de sa bourse ; tout juste, ont-elles pu intriguer et séduire les encartés des multiplexes et quelques fans de vampires faméliques... En revanche, le spectateur un peu beaucoup sentimental, celui qui se rend au noir de la salle l'esprit donquichottesque chevillé au corps, aura le désir de poursuivre ce moderne-texte critique, d'en écimer le ton hyperbolique - « une heure brillante et une heure de débandade démoralisante » : un des effets secondaires, sans-doute, d'une passion pour le « high concept » - afin de mieux en extraire à usage personnel les ingrédients d'une potion d'enchantement.

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Le journaliste des Inrocks le souligne Sublimes Créatures est une copie, un sous-produit né dans le sillage du succès de Twilight. Dans La Maman et la Putain il est dit à propos de Zarah Leander : « C'est la chanteuse que les allemands ont essayé de lancer pour remplacer Marlène Dietrich. Et comme toutes les imitatrices, elle est bien meilleure que l'original ». Le film n'est qu'un négatif de la romance entre humaine et vampire, une romance dont Charles Tesson dans la préface à cet intéressant ouvrage, L'adolescente et le cinéma, établit la généalogie, reprenant à son compte la fameuse et troublante peinture en couverture de la version poche 10/18 de L'Erotisme de Georges Bataille. Les anges du bizarre ne manquent pas à l'appel. Cette attirance de l'adolescente pour la figure du vampire, ce trouble face aux vies seigneuriales s'éternisant avant la révolution française, détachées du temps des hommes de labeur et de sueur, nous est parvenu jusqu'à ce jour, jusqu'à notre monde globalisé où le sauvage n'est plus ce qui nous entoure mais ce que nous cernons en quelques poches de résistances condamnées. La volonté farouche de trancher le cou des sang bleu s'éclairent. Ces jeux de désir – qu'est-ce que la morsure pour l'adolescente, l'adolescent, si ce n'est la passion dévorante, ici exprimé dans un envers sombre à L'Atalante par Jerzy Skolimowski, Deep End ?-, cette traversée de l'autre, ce rêve d'abandon s'expriment comme le signale subtilement Tesson par une dialectique de la lumière et de l'ombre, et plus précisément du chaud et du froid. A Twilight le froid, aux Sublimes Créatures le chaud du Sud des Etats-Unis, ambiance Kate Chopin. Après les mythes effrayants de la paysannerie au temps du servage (les nombreuses légendes de comtes, ducs, roitelets, tous noirs, enleveurs de pucelles, dévoreurs d'enfants, des sales histoires qui ont fini leur course chez un autre marquis, DAF Sade), après les mutations du moi, aux abords de l'inconscient, près du ça, et les surgissements au sein de la personnalité de zones plus sombres et intranquilles, ferment d'un certain romantisme à l'heure de la révolution bourgeoise et industrielle, nous voilà donc en présence de jeunes créatures extraordinaires dont l'existence est menacée (symboliquement, dans l'imaginaire) par le pouvoir patiemment acquis de mortels qui ont ainsi conquis la moindre parcelle de la planète bleue, percer ou tenter de le faire les mystères du vivant et du cosmos, marchand sur les plates-bandes de ces êtres étranges en développant une médecine anti-âge et des techniques prothétiques lui permettant de prétendre au titre de super-héros. Les vampires et les sorcières dépriment. A tel point, qu'il leur faut à l'exemple d'Hôtel Transylvania, récent dessin-animé, s'isoler des hommes. L'originalité générale de Twilight et de Sublimes Créatures est tout entière dans ce renversement : désormais, le vampire, l'ensorceleuse, pour seulement être, se doit d'échapper à la visibilité qui menace de les dissoudre sur la scène du monde en les médiatisant, ou alors, autre et dernière alternative, il leur faut s'intégrer et partager le quotidien de l'humanité puisque ils ne peuvent plus y échapper. La part maudite s'efface alors au profit de la part humaine et la normalité vécue comme un accès à la consommation devient le seul horizon; bien loin du surréalisme, ces oeuvres de divertissement et de fiction sont de curieux films anthropologiques, voir ethnologiques. Il paraît que les adolescents se représentent leur avenir en costumes de fonctionnaires.

A Twilight, son héroïne grandissant au sein d'une famille éclatée et monoparentale, en proie au tourment du moi à l'âge des possibles, à l'heure des choix après le compossible de tous les possibles de l'enfance; à la saga, son héros masculin froid et bleu, une morale conservatrice et puritaine privilégiant le cadre familial réconfortant, celui que désire inconsciemment la jeune vierge effarouchée, les consentements du mariages légitimant les désirs, autorisant les « mêmes » à s'unir (elle devient à cette fin vampirette, ce qui donne lieu à des scènes parmi les plus « étonnement » hilarantes du cinéma américain contemporain); excluant, enfin, la part sauvage, le malheureux loups-garous qui sent mauvais, l'amoureux éconduit réduit au simple rang de chien de garde dans le dernier épisode, identifié (une morale raciste et conservatrice s'accommode mal du métissage) à la tribu des indiens, à l'autre que soi (le chien fidèle au pied de sa maîtresse, jusque dans la mort disent symboliquement les gisants de nos églises). Au Sublimes Créatures, le négatif réjouissant de cette épopée des temps modernes; le mâle et pâle vampire y devient une enchanteresse à la famille maudite et décousue (cela se termine par un matricide), l'amoureuse anémique y est un jeune adolescent solaire et débordant d'énergie. Et, comme le souligne le journaliste des Inrocks, les tendres sentiments sont un leurre inventé pour garder les femmes au foyer ; l'Amérique way on life, ses fantasmes hégémoniques sont tamisés au révélateur d'Abattoir 5 de Kurt Vonnegut : le passé est notre futur, pour le pire, ce que la mise en scène rejoue littéralement dans le final du film. Les perspectives d'avenir de la jeunesse n'en sont pas moins rabattues à la médiocrité d'existences grégaires, gouvernées par les préjugés, les superstitions et les croyances ataviques (la séquence désormais traditionnelle d'église, ici, toute en ironie). Le rôle des parents et de l'autorité (présent dans Twilight notamment en une figure, celle du père policier) est prestement escamoté, voir, est l'enjeu d'une éradication, « mother I kill you ». C'est que si, pour la magicienne, les dons sont une croix, un fardeau l'empêchant d'être une adolescente parmi d'autre, l'expression d'un refoulement de soi, d'un libre arbitre dont on ne sait de quel coté, mal ou bien, il penchera ; pour Ethan, il en est tout autrement, il s'agit rien de moins que de s'éprouver dans le champ de l'expérience, toucher aux limites d'une liberté qui déborde largement le périmètre de la petite cité provinciale (le panneau de bois indiquant la sortie de la ville est l'objet-signe chargé dans la fiction de le rappeler au spectateur). L'ordre moral qui dans la deuxième partie du film semble reprendre le dessus entre à notre sens dans la mise en scène de cette liberté mais face à l'esprit frappeur des contingences, face aussi au plus profond des charmes : l'amour. Il ne s'agit pas d'amour fou, mais de l'amour chargé de responsabilités qu'Ethan prend sur lui avant l'initiation de sa dulcinée (la seule fille sur terre, une des métamorphoses de Lilith, la fille aux cheveux noirs). Ce que la réalisation montre, platement, c'est la vie de couple de jeunes devenus vieux, l'un revêtant ses lunettes et sacrifiant ses désirs au projet de l'autre perçu comme commun : en deux mots, la vie domestique. Il est ainsi rare d'aimer à égalité - ou la liberté d'être sacrifiée sur l'autel de sentiments qui retiennent, qui attachent littéralement. Là encore le dialogue acide qu'entretient le film avec son modèle, le décapant au soleil du sud, n'est pas pour rien dans le sourire plaisant que l'oeuvre esquisse.

Autre trait qui contribue au plaisir pris et au caractère du film : l'importance accordée aux livres, à la littérature. Les mots sont traités comme de puissants contre poison. Ces plans de grimoires révélant le texte écrit à l'encre invisible, l'animant au rythme de la lecture, distillent au bibliophile une joie sensible, proche du merveilleux de l'enfance lorsque le visible ne disait pas tout du monde alentour. Une jeune fille penchée sur son étude est peut-être une des forme de la beauté. Et comment s'imaginer à la vue de l'affiche, le premier rôle joué par Charles Bukowski agent du destin autour duquel les deux tourtereaux se rencontrent, libérateur d'Ethan qui à son contact se réveille, sait enfin nommer et formuler pleinement ses résolutions, et surtout, la phrase poétique définitive, celle qui annule les sortilèges, décillent, et rend à Ethan ses sentiments dans une séquence finale ambiguë et à double entente. En effet, se souvenant de son passé récent, on ne sait si il renonce au grand départ en une délicieuse malédiction consentie. Notons également, que seule la poésie et le panneau-signe réveillent la mémoire enfouie, et non la vue de la belle alors qu'elle bouquine, anodine, anonyme, à la bibliothèque publique : il n'y aurait pas de fatalité en amour ni un seul chemin possible moralise le film ? Que de cinéma dirait le grincheux ? Et il dirait juste : que de cinéma ! parfaitement mis en abyme dans une scène où les deux amants de sortie projettent sur l'écran le film de leur malédiction, l'histoire familiale qui origine leur présent, le péché classique et viscéral d'insuffler la vie, de battre la mort, de se dresser contre l'irréversible. Les deux adolescents ne pouvaient en avoir la révélation que sur la toile blanche de la salle – par un media qui rend visible. Un art, donc, de l'enchantement. L'ensorceleuse est le cinéma, capable de sa paume d'éteindre la lune, de maîtriser les éléments, de changer le climat, que tombe la neige en été... Sublimes Créatures n'aurait pas déparé dans la programmation actuelle de la Cinémathèque Française sur le thème de « l'hallucinations cinématographiques », dont Jean-François Chevrier, rédacteur du livret, tente dans sa courte analyse un rapprochement entre l'empreinte, l'ontologie bazinienne, et la vision phénoménologique de Merleau-Ponty, l'expérience de la chair des images. L'essayiste reprend des réflexions proche de Clément Rosset à savoir une « perception sans objet à percevoir ». L'adolescent devient mage, se couvre de colifichets pour éprouver dans son corps, dans ses chairs dirait le philosophe, ce « rapport à lui-même du visible qui me traverse et me constitue en voyant ». Aimer serait aussi de l'ordre de « voir plus », de cet accès à « un être de latence » : nos deux jeunes héros nous le soufflent. Il nous semble que le terme hallucination associé un peu vite au délire évacue cet invisible dans le visible. Dès lors, nous ne pouvons que regretter dans la programmation riche de la vénérable institution, pertinente d'ailleurs, Nicolas Cage plusieurs fois présent est bien un sorcier, un acteur fantastique de l'hallucination (même dans la lie formidable de sa filmographie, Ghost Rider, Predictions, L'Apprenti Sorcier), l'absence de Raoul Ruiz, et plus encore du maître Jean-Claude Brisseau, dont La Fille de Nulle Part est un chef d'oeuvre de plus et dit en récit la manipulation de nos imaginaires, discute du problème de l'apparaître dans l'entrebâillement d'une porte ou d'une fenêtre, du phénomène jusqu'à l'apparaître même de la mort. « Plus que réel. Plus vrai que le vrai. Nos croyances les plus profondes seraient des illusions. Qu'elle est l'importance de l'illusoire dans nos vies ? » professe Michel à Dora, ensorceleuse de plus - la sorcière rouge. Quelle place le cinéma occupe-t-il dans nos vies : - la présence fantôme de nos seize ans ? « pouvoir re-vivre l'espace d'un moment » ? « Merci pour l'enchantement » dit encore Michel/Jean-Claude Brisseau à la fille de nulle part.


 

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