Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08/08/2011

Super 8 et Club des 5

JJ Abrams est plus connu comme créateur de la série Lost. Ce long métrage, produit par Steven Spielberg, si il dépaysera les amateurs de la série – pas d'île mystérieuse dans le Pacifique, pas de naufragés du vol 815, mais une bourgade de 12000 âmes isolée dans les profondeurs de l'Amérique de la fin des années 70 -, repose cependant sur le même mélange d'ingrédients à la base de cette saveur si particulière à la série, à savoir une catastrophe inaugurale (la cuillère dans le chaudron) qui mêle réalisme et fantastique, enquête et observation minutieuse et presque sociologique d'un milieu et des sentiments des personnages (deuil, famille, amitié et amour), le film hésitant comme un pendule entre le mélodrame et le film catastrophe (ou militaire, ou d'action (les courses poursuites), voir d'espionnage). Ca fait beaucoup pour la potion, alors rajoutons pour la rendre digeste une pincée de films d'horreur et une pincée de teen movies.

Cette mixture détonante aurait pu amener Super 8 – tel Super Size Me - au bord de sa masse critique, près de l'implosion (un des garnements aux dents de fer obsédé par les pétards et explosions en tout genre (un beau personnage et une belle trouvaille) serait, au sein de l'histoire, l'incarnation du risque encouru par le scénario touffu); heureusement, il n'en est rien. Il en ressort juste une impression de montage parfois trop rapide et bancal à l'image du film en super 8 réalisé par nos cinq jeunes. Après un passionnant Star Trek, JJ Abrams signe donc un film hommage et divertissant, malgré le syndrome de la Tourette du cinéma américain : une musique omniprésente qui meuble façon Ikea le temps de l'action comme les séquences de transition ici assez faibles (exemple type : l'évacuation de la ville), certaines répliques redondantes et parfois mièvres, et surtout, cette construction (commune à Hitchcock comme aux maîtres des « monster films ») devenue poncif, consistant à marquer le suspens par un quidam bouche ouverte regardant interminablement le hors-champ qui va immanquablement le croquer à grand renfort de cuivres/ou cordes dissonants - sans « plus-value pour la prod (sic) ». Spielberg n'a pas fait que du bien au cinéma grand spectacle...


Super 8 - bande annonce 2 (VF) par Paramount_Pictures_France

La séquence d'ouverture nous paraît être une des concessions faites à ce spectaculaire centré sur la surenchère, facilité il est vrai par l'aisance qu'offre les effets numériques; à ce titre la séquence d'ouverture de Lost, par comparaison, nous paraît plus réussie. L'idée était pourtant bonne de confronter notre club des cinq à l'irruption soudaine dans leur fiction d'un cauchemar bien réel; mais ce déluge d'explosions, cette cascade de plans, loin d'agir sur la vitesse et la nervosité qui collent au siège, - par réflexe désormais pavlovien - nous arrache un bâillement et une réflexion que la réalisation aurait gagné à disposer de moins d'argent. Plus intéressant, en revanche, est la structure de l'histoire. Les critiques se sont à juste titre focalisés sur la mise en abyme du cinéma, sur l'habileté du réalisateur à jouer avec les images tournées par la petite bande, JJ Abrams prenant un malin plaisir à incorporer au film de zombies de nos amateurs, l'apparition de sa propre créature. Un bel hommage au film d'horreur – et nous pensons à des cinéastes à l'univers aussi éloigné que Bertrand Bonello, qui a dit lors de son intervention au Festival de l'autre ciné-club tout ce qu'il devait aux oeuvres de Romero et Cie –; un hommage également à ce qui préside souvent à la réalisation de ces films : la confrontation avec la mort, parfois dans une conjuration ou une violente dénégation, à la peur du noir et d'une terre devenant à l'exemple de nos vaches folle. Chacun pourra juger de la permanence et de la vitalité des thèmes du deuil et de la perte lors du prochain Etrange Festival au Forum des Images.

JJ Abrams dans un jeu de miroir se confronte à ce qui origine sa vocation de raconteur d'histoires et indirectement à la source de toutes les histoires. Il nous semble que ce sont les sentiments qui sont le moteur des é-motions, et, parmi eux, le plus puissant et énergisant pour cette reine des facultés qu'est l'imagination, l'Amour. Je cite un spectateur aguerri aux séries télévisuelles, comme un certain professeur du Journal Intime de Nanni Moretti, et surtout très fin analyste: « Bien sûr, film classique sur l'adolescence (...) et sur la famille: mais cette fois-ci, c'est la figure de la mère qui est absente, et c'est celle du père qui est interrogée. Je crois aussi que c'est un grand film d'amour - c'est-à-dire d'amitié amoureuse où les gosses découvrent l'autre, la jalousie, mais sans que cela n'empiète encore sur l'amitié. Il y a, je trouve des scènes magnifiques, qui interrogent la manière dont le cinéma lui-même construit le sentiment amoureux: on aime peut-être aussi parce qu'on a vu aimer à travers les films. » Cette histoire comme contée par un « oncle Seth » (Cf. à un des dialogues), d'abord vouée aux morsures du monstre et à la destruction à l'image de son prologue, penche finalement du coté de la réconciliation et de la fraternité dans une belle scène finale pensée en miroir du « déraillement » initial du récit : métonymie du corps du cinéma en agrégation de plans. Et si réaliser c'était construire une maquette interroge JJ Abrams? Nous avons aimé ce club des 5 où chaque personnages est la personnification d'un passage vers l'adolescence : du plus « gamin » au plus éveillé à l'autre (à la figure féminine cause de tourments). Nous avons aimé ce gosse qui, comme dans le Moonfleet de Lang, d'observateur et victime, se change en metteur en scène, en chef de bande. Un film pour tout ceux et celles qui s'intéressent à la fable* (même contrariée) du cinéma, « à ce qui s'accorde à nos désirs »**.

Ne soyons donc pas trop injuste avec ce scénario riche en rebondissements. Entre dans ces griefs un peu de jalousie pour celui qui n'est pas né à la cinéphilie sous les hospices de cette génération de cinéastes américains qui a réussi, au tournant des années 70, le tour de force d'imposer, pour leurs superproductions, les thèmes des séries B et une réalisation qui empruntait autant à la liberté des cinéastes européens (Godard en tête) qu'au goût de l'ellipse et de la violence des productions dite bis. Le hic survint lorsque la pauvreté d'imagination des commerciaux s'empara de cette idée qui est « on va vous en mettre plein la vue », le tout à grand renfort de dollars et d'étude marketing sur le public captif des multiplexes. La fable du cinéma est alors ficelée et noyée dans des films d'action qui se ressemblent peu ou prou, et dont je défis quiconque à des années d'intervalles de m'en décrire les scènes soit disant les plus spectaculaires***. Heureusement, rien de tel dans Super 8. JJ Abrams vient de la série télé (Félicity, Alias – et vous aurez reconnu Kyle Chandler le héros de Demain à la Une), là ou la créativité chassée du multiplexe s'est semble-t-il réfugiée. L'homme aura toujours besoin qu'on lui raconte des histoires. Même si comme moi vous appartenez au groupe des grands traumatisés par la vision de E.T. (des séances d'EMDR me sont encore nécessaires), n'hésitez pas, prenez avec notre charmant club des 5 le train de la fiction.

 

aa

 

*« Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs ». On aura reconnu le to be or not to be du cinoche...

**Jacques Rancière nous éclaire : « c'est la fable au sens aristotélicien, l'agencement d'actions nécessaires ou vraisemblables qui, par la construction ordonnée du noeud et du dénouement, fait passer les personnages du bonheur au malheur ou du malheur au bonheur ». Nous rajoutons que dans Super 8, JJ Abrams ne tranche pas entre le muthos (rationalité de l'intrigue) et l'opsis (effet sensible du spectacle). Paragraphe dédicacé au philosophe amateur de séries télévisuelles.

***Nous sommes tombés des nus récemment devant un livre fouillant le collant bleu des Schtroumpfs à la recherche d'une éventuelle tunique brune. Les Schtroumpfs facho? Nos analystes devraient plutôt s'attacher à comprendre, à la manière du Caligari à Hitler de Kracauer, ce que la régression inquiétante du cinéma américain préfigure. Pauvres Schtroumpfs.