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22/05/2012

« Tous les feux le feu » - la chandelle par les deux bouts



(L'autoroute du Sud est bouchée)


Qui n'a pas rêvé de brûler tous les feux ? Certains ne se seront pas contentés d'y songer, de s'asseoir dans le « parc humain » en « singe appliqué ». Rejouant le mythe d'Icare contre la vie domestique, ils auront préféré ruer - si possible dans les brancards, et si possible en mustang.

La bande-annonce de Sur la route de Walter Salles laisse-t-elle présagée cet orage, documente-t-elle cette révolte, ces éclairs jetés dans le paysage? Elle s'inscrit dans une série de biopic recyclant l'histoire littéraire et humaine de la Beat Generation – voir le récent « Howl » -; et elle semble augurer une énième oeuvre « pédagogique » en couleur sépia, avec l'inévitable plan de route s'élevant jusqu'à la ligne d'horizon - plan qui semble attendre la venue, cahin caha, de notre hobo préféré Charlot et sa badine -, la part belle faite à des « charismes » d'acteurs qui pourraient travailler à désincarner un texte afin de mieux afficher une présence, mais qui malheureusement incarnent, reprenant l'ombre portée dans le cinéma américain d'une lecture biblique, le Saint Esprit descendu en chair. André Wilms rappelait dans une récente et savoureuse entrevue ce qu'être acteur signifiait pour lui et redonnait pour notre plus grand plaisir le récit que se plaisait à conter Robert Mitchum – tiens donc, un autre hobo – de son entrée dans le cinéma : « C'est quelqu'un sur lequel je peux projeter des choses, que je peux lire. C'est comme une page blanche. J'adore Buster Keaton pour cela. Il réunit la danse et la métaphysique. Ce n'est pas un hasard si c'était l'acteur préféré de Beckett. Et puis il y a Robert Mitchoum, lequel racontait qu'il était devenu acteur après avoir vu Rintintin à la télévision : « Puisqu'un chien arrive à faire, il n'y a aucune raison que je n'y arrive pas », disait-il. C'est très drôle et ça remet bien le métier d'acteur à sa place. Mitchum, lui, ne faisait rien, mais c'était une présence animale invraisemblable. Pour moi, il incarne la grande tradition américaine d'avant l'Actors Studio, une méthode de jeu qui m'intéresse moins. Lorsqu'on demandait d'ailleurs à Mitchum s'il connaissait Marlon Brando, archétype de l'Actors Studio, il répondait : « Ah oui ! le type qui met un quart d'heure à dire bonjour. » Le film de Walter Salles se défendra dès demain, dès mercredi, mais sa bande-annonce nous laisse d'ores et déjà un goût amer sur les lèvres, que souligne et accentue l'invasion, en librairie, du roman de Kerouac affublé de l'affiche du film. Désormais il est possible de réaliser des biopic de livres et non plus de personnes. Tout ce que vous devriez (aurez voulu) savoir de la Beat Generation, de ce livre à l'histoire éditoriale d'une grande complexité qui s'étale sur presque dix ans, à l'écriture en périodes, en flux, une écriture spontanée certes, en partie, retravaillée (quid du texte de 50 pages écrit en français?), riche d'autres oeuvres et pourtant projetée dans une dimension neuve, sans pour autant ouvrir le pavé, humer ces pages qui ont pour nous l'odeur de l'armoise, sans rompre les amarres et partir en virée. Nous aurions préféré un biopic sur un lieu : Big Sur. Une caméra face à l'océan Pacifique, s'interrogeant en Joual, apostrophant des poissons qui parlent invariablement le Breton. Nous ne décelons pas dans la bande annonce, l'immersion sensuelle dans une nature perçue comme absolue (à la Thoreau – absolue solitude parfois), le « it », la recherche dans la vie comme dans l'écriture d'un « satori », mais plutôt le road trip, une pincée de teenage movie, un fond de psychanalyse pour les nuls (le « papa maman ») qui hante, semble-t-il, le vaste territoire américain. - A vérifier. Comme est à voir l'exposition du tapuscrit de « ti-jean » (gratuite jusqu'au 23 mai) au Musée des Lettres et Manuscrits au 222 boulevard St Germain.

http://www.youtube.com/watch?v=Aiia9waVtPs&feature=player_embedded

Comment en vouloir à Salles ? Son film est sans doute mieux que sa bande-annonce. Nous espérons que les spectateurs seront nombreux à découvrir cet extraordinaire roman par le biais du cinéma ; après tout, en d'autre temps, ce fut par la série Code Quantum (épisode n°40) que nous fîmes connaissance avec la légende. Le fameux ruban, rouleau (36 mètres de feuilles attachées les unes aux autres) sur lequel Jack Kerouac a raconté la route, une forme de déchirure également entre la vie telle qu'on la rêve, la souhaite, et telle qu'elle nous prend - la déchirure et l'exaltation des départs que sous-tendent de plus terribles retours -, se regarde comme un objet intense, un dérivé d'une forme sans forme de cinéma. Francis Ford Coppola en aurait eu les droits, comme d'ailleurs ceux de Demande à la poussière de John Fante. Ecrit en trois semaines, le livre est un cyclone. La prodigieuse mémoire de Kerouac couplé à sa vitesse de frappe à la machine à écrire ; trois semaines à dévider le film d'un espace-temps, avec le souci constant de la cadence. Ouvrons le livre au hasard pour en écouter le secret du jour le doigt posé sur la page : « Tous trois sur le siège avant, Neal, Louanne et moi, on parlait avec enthousiasme de la joie de cette belle vie. Neal a eu un accès de tendresse. « Ecoutez voir, bon sang, il faut qu'on se le dise, nous autres, tout va bien, on n'a pas la moindre raison de s'en faire ; on a intérêt à le savoir, il est grand temps qu'on s'en aperçoive. J'ai pas raison ? » Nous étions bien d'accord. » Ecouter voir. Il s'agit bien de cela et plus encore « de la vitesse foudroyante du passé ». Ce qui bouleverse dans cette Geste, ce nomadisme, c'est qu'au final, il raconte la vérité qui s'éprouve dans toute pensée nomade et qu'a si parfaitement décrite Gilles Deleuze : partir, changer de place, est un mode de survie pour ne pas se quitter, c'est rester, rester en fuite contre l'exil irrémédiable. Le nomade est un sédentaire contrarié et tragique. Un homme en proie à un incendie. Pas de contradiction entre l'homme de Sur la route et de Big Sur : juste l'expérience du feu. Ce que rappelle, sur le mode inconséquent, la fameuse citation qui clôt la bande-annonce. Citation dont nous ne sommes pas certain de l'exactitude. Nous la trouvons sous cette forme : « burn, burn, burn like fabulous yellow roman candles exploding like spiders across the stars and in the middle you see the blue centerlight pop and everybody goes ». Cette invocation de vie aux accents surréalistes appelle des départs de feux qui diraient leur part de cendres. Le ciel brûlant de Marina Tsvetaeva. La dernière séquence de Raison, Discussion et un conte de Ritwik Ghatak, dans laquelle, au bout du « road movie », mettant en scène sa propre mort d'alcoolique, le réalisateur bangladeshi dit : « Je brûle, tout le monde brûle... l'univers brûle... » Ou encore, à l'opposé de Kerouac, l'expérience vécue, dans les années 60, par Raymond Carver et racontée dans un court texte : Feux. Carver, jeune père de deux enfants, baladé d'un bout à l'autre de la bannière étoilée pour subvenir péniblement au besoin de sa famille, et dont le feu intérieur et créateur, l'exigence de culture, se trouvait pulvérisé par la prise de pouvoir de ses enfants sur ce qu'était sa vie, son temps. Carver qui écrit combien il est possible de se calciner de rage devant une machine à laver ; qui dit également ceci sur ce qu'il a appris de ces années noires : « par exemple, qu'il valait mieux me plier aux circonstances, sous peine d'être brisé. Et aussi que l'on pouvait plier et être brisé quand même ». Nous aimerions bien répliquer à Kristen Stewart, la vampirette à combustion lente, ce que nous avons entendu de la bouche d'une jeune actrice de ce temps, Lola Créton : « L'instant, tu parles autant cueillir un fruit pourri ».

 

PDJ_KEROUAC_GINSBERG.jpg

Kerouac par Ginsberg

 

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