Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/07/2014

La joie en fuite des peuples

Où est passée la joie du peuple ? Tezer Özlü, au détour de son Voyage sur les traces de Kafka, Svevo et Pavese (traduction attendue avec impatience et enfin parue au édition Bleu autour), et alors qu'elle séjourne à Trieste, pense tout haut, au grès des rencontres, au fil des citations, le long des kilomètres, en pleine Coupe du Monde 82, une rage de dents irradiante. Elle remonte l'Europe Centrale comme le poisson le Danube ; Turc écrivant ce journal pensé à voix haute en allemand, et en courtes séquences. Tezer inscrit sans-doute sa manière, sa voix mêlant courtes observations et introspection douloureuse, dans le renouvellement de l'art du roman et de la nouvelle anatolienne et stambouliote de l'époque (Sait Faik); l'inscrivant surtout, pour ce texte, dans l'air géographique parcouru par les armées ottomanes, croisant le flux des émigrés d'Europe de l'Ouest reprenant la route du retour à l'occasion des vacances estivales. Elle note : « Aux nouvelles, ils annoncent en premier lieu la victoire de l'Italie. Si je comprends bien, l'équipe nationale va être reçue aujourd'hui par le président italien. J'essaie de dormir. Je n'y parviens pas. / Depuis que j'ai quitté Berlin, Strokwinkel, je n'ai plus entendu parler du conflit des Malouines ni de la guerre d'Israël contre la Palestine ». Elle écrit encore ailleurs, qu'il serait curieux et peut-être intéressant de se réveiller tous les quatre ans, de jeter un œil au monde, de constater ce qui a changé et ce qui n'a pas évolué – les ruines d'un coté, et les murs dressés de l'autre. La coupe du monde est terminée ; alors que nous ficelons lentement les sacs de voyage, nous avons moins mal aux dents et plus à la tête. Le gouvernement mondial – alias la Fifa, une soupe de népotisme, de corruption et de réseau mafieux -, libère, non les peuples tout à leur chagrin ou joie, mais l'agenda politique des nations. Qui pour allumer la mèche de quelques dribbles réjouissants. Le ballon circule, se tape avec rage contre les clones qui petit à petit s'émancipent et dévorent les vignettes panini ; le cuir ne se contrôle pas sans une pensée fraternelle à ce qui se consume, porte à ébullition et lutte pour habiter – enfin – un chez soi, un pays.

Cesare Pavese. Les pages consacrées, Sur les traces d'un suicide, à la chambre 305, « une tombe, une tombe cachée dans la chambre 305 de l'hôtel Roma », sont douloureusement belles ; le lecteur y écoute le grincement de dents, d'une femme que l'on aurait aimé, que l'on aime par delà, et qui tente d'épouser un mort ; une femme, engagée, jusqu'aux émotions qui perdent, jusqu'à l'horreur de la psychiatrie ; une femme dont le froid des yeux jette un feu, un contre-feu. Pavese :

« On a l'impression que le même destin qui a abattu ces corps, nous cloue là, nous-même, à les regarder, à nous remplir les yeux. Ce n'est pas la peur, ce n'est pas la lâcheté coutumière. On se sent humilié parce qu'on réalise – on touche avec les yeux - que nous pourrions nous trouver à la place du mort : il n'y aurait pas la moindre différence, et si nous sommes en vie, nous le devons à ce cadavre ensanglanté. C'est pourquoi chaque guerre est une guerre civile : tous ceux qui tombent ressemblent à ceux qui survivent, et leur en demandent raison. » La Maison dans les collines.

 

Tezer Özlü intéresse le cinéma et s'y passionna, comme le scénario, La vie hors du temps, extrait de son journal de bord en atteste. La citation en exergue de Pavese vaut pour programme : « Le monde ambiant ne doit pas être décrit, mais réellement vécu par les sensations. » Au détour de la courte biographie dressée en fin d'ouvrage, nous relevons : un voyage en autostop, et une arrivée par la « Porte des Lilas », dont elle se rappelle le film éponyme avec George Brassens, des traductions d'Ingmar Bergman, un mariage désastreux avec un cinéaste, Erden Kiral, qui fut, avant d'en être écarté, de l'aventure de Yol de Güney, et qui, en fit, récemment le sujet d'un long-métrage (Yolda), dressant par ailleurs un portrait peu élogieux de celle qui a pourtant permis à l'un de ses films (Une saison à Hakkari) d'obtenir l'Ours d'argent, en 1983. Nous rêvons surtout de cette rencontre avec le photographe Hans Peter Marti, comme si elle rejouait une scène de La Maman et la Putain, comme si le « voyage au bout de la vie » de l'écrivaine résonnait dans le noir et blanc du film d'Eustache, dialoguait silencieusement avec lui, de peine à peine, entre exaltation et mélancolie (« Pourquoi écrit-on ? Parce que le monde fait mal. Parce que les sentiments débordent. C'est une opération difficile que de s'extraire de sa propre misère. Mais y parvenir, c'est avoir une emprise sur sa vie, sur le monde »), en constituait une séquence de plus. En 1982 toujours, Tezer remarque un homme habillé en « vert et contre tout ». Ce qu'elle ne sait pas encore, c'est que le « relief de leur veine, leur couleur verte » ont le même tracé. « Un homme qui ose porter ce vert est un homme courageux ». Tezer Özlü est une femme de lettres - c'est un titre de noblesse et de courage, pour ceux et celles qui absorbent les folies de ce monde, portent seuls "la responsabilité de la solitude" en ouvrant l'espace d'où respirer de façon à ne plus se sentir au coeur de l'été "ce poisson dans la glace" (Pavese).

 

Tezer Özlü ou « cette douleur profonde qu'aucun être au monde ne peut apaiser », pour reprendre les mots d'une chanteuse étrangement belle et d'un drôle de groupe au nom lancé d'un ricanement non dupe : « mouton tondu ».

 

aa

19/06/2012

Listen... les armes à la main!

Pour pallier à la déception du Grand Soir de Benoît Delépine et Gustave Kervern, voici les 20 premières minutes de Listen, America! de Edouard de Laurot. Les personnages du Grand Soir, punk à chien ou employé, ne courent plus. Ils s'économisent, tournent en rond. La révolte finale et le slogan que les lettres volées au enseignes des grandes surfaces affichent et affirment paraissent dérisoires. Une scène dit l'inertie contre laquelle le film lutte sourdement : celle où les deux affranchis libertaires essaient de convaincre un paysan sur le point de se pendre dans sa grange, pensent y avoir réussi sur le mode d'une maxime bien connue, « on ne connaît pas son bonheur, on n'est jamais aussi malheureux qu'ont croit », pour être démentis par le plan suivant et le cadavre de l'homme qui tournoie suspendu à un manège. Malheureusement, en réponse, le film ne propose qu'une botte de foin enflammée poussée contre un grillage; sa forme s'enlise dans un scénario incohérent, une famille d'acteurs en sur-jeu, cartoonesque, reflet de cette histoire « de famille » autocentrée qui peine à transformer, pour reprendre un dialogue, « un bousier en perce-oreilles ». Listen...

 

http://blip.tv/stoffel/listen_america-5326729

Poursuivre. Va jusqu'où tu pourras c'est le chemin qui compte. Parfois, les luttes sont obstinées, elles durent jusqu'au bout de la vie. Le petit livre de Marie Surgers racontant en quelques pages arrachées au voyage, aux rencontres, au présent, un pays, une ville, Damas et la Syrie d'avant le sang, ouvre, le temps de sa lecture, une parenthèse : une bulle. Suivre son regard sur la route de l'Orient, après tant d'autres voyageurs dont elle continue le cheminement - nous pensons en premier lieu à Nerval et à la jeune Druze - n'est pas uniquement goutter un ailleurs par procuration (raviver la flamme d'un orientalisme de convention) mais essentiellement partager des états de consciences qui éprouvent dans la différence, dans ce qui se disjoint en soi alors que le proche et le lointain jouent comme un intervalle et ouvrent un espace intime dans lequel s'engouffre le réel et l'image qui le porte, toute la beauté. La violence politique, la coercition, les drames et les morts qui jonchent geôles et rues à Homs et ailleurs crispent en nous ce noyaux d'être qu'une certaine idée de la beauté partagée à tendu, crispent en nous un « cri qui se sait inécouté et qu'enveloppe un horrible silence ». Contre l'indistinct de la télévision et la vue satellitaire, des bribes de poésie sont nécessaires : elles parlent au sang. Sous les balles, montent d'un paysage dévasté les coquelicots « massacrifères » du poètes vénitien Andrea Zanzotto : « rouge + rouge + rouge + rouge » :

« allez! Allez! il est temps de se débarrasser de ce printemps

des mares de sang, de sabres de tireurs d'élite

Courir, courir

en se couvrant, anxieux, essoufflés, têtes et bas et corps aveugles,

courir, courir pour qui

court et court sous les frelons, les tireurs d'élite

et en effroyables coquelicots finis »

 

Courir comme Sweetback. Ou encore, toujours dans le recueil Météo, traduit par Philippe di Meo, prononcer ces vers o-rageux :

« vous, crus en tas sur un monticule

de terre mal retournée

mais désormais prête pour votre envie rouge

de vous faire en grand-ensemble apercevoir »

Poursuivre. Et s'échapper. La beauté est sans doute acide, si assise sur les genoux; mais en mouvement, elle est une arme de défense et d'attaque. Nicole Brenez le rappelle lorsqu'elle crée cette unité de production en reprenant une citation de Masao Adachi : « Il se peut que la beauté ait renforcé notre résolution ». Masao Adachi, vieil homme encore débout, interdit de sortie du territoire japonnais. Le tandem Adachi / Wakamatsu n'a jamais hésité à user de la pellicule comme d'une poudre explosive. L'un, Adachi, militant, armé, passé à la clandestinité, fournissant les textes, les dialogues, les idées, les contacts, l'humus nécessaire au tournage et à la mise en action par Wakamatsu. Adachi et sa brigade disparue pendant x années, partis combattre en Afrique et en Palestine. Ainsi, la caméra n'est pas toujours muette. On pense à la présence fugace dans l'extrait de De Laurot, ci-dessus, de Jean Genet. On pense à Black Liberation, qui, de révolution silencieuse fait entendre autour de la colonne vertébrale constitué par le discours de Malcolm X, brièvement, le saxophone du grand Albert : toute une mémoire audible qui frappe aux portes closes – à coups de bélier, et de splendeurs. Rouge telle cette allégorie lue chez Jean-Louis Brau extraite du Petit Livre du Grand Timonier de malheur : elle raconte la volonté d'hommes arasant une montagne, et qui y arriveront implacablement, génération par génération, tant la montagne ayant fini de croître est impuissante face à la pioche et à la pelle; comme grandissent dans les camps de réfugiés palestiniens les mains de l'intifada, les mains nues-à-la-fronde.

Filmer à la pointe du fusil dépasse chez certain cinéaste le simple fait de témoigner. L'enjeu est bien de porter une arme; reste à savoir si elle est de défense ou d'attaque. De Laurot est sans contexte à l'offensive. Dans Five Broken Cameras récemment primé au Cinéma du Réel, l'enjeu est la défense. 2005. Bil'in, village palestinien. Un mur en construction. Des terres spoliées. Des colons et des oliviers arrachés ou brûlés. Des villageois qui manifestent, mois après mois, années après années, inlassablement, sous les fumigènes, les perquisitions, le feu à balles réelles. Emad Burnat, marié, père, s'empare d'une caméra : une impulsion, un acte militant pour participer à sa manière à la défense de leurs droits élémentaires. Cinq caméras seront brisés dans la mêlée. Elles racontent par le biais d'un commentaire récité d'une voix monocorde par le réalisateur ce qu'elles ont vu de la vie, de la mort. Mur de prison, graffiti : « vaincu peut-être, dompté jamais. La souffrance a des limites, l'espoir n'en a pas ». Si le film souffre d'être mise en forme par un co-réalisateur, et une monteuse de profession, si il souffre de ne pas s'abandonner à la masse des rushes dans laquelle la vie domestique perce, si il souffre de ce recul, il gagne sans-doute en émotion pure, en sentiments tragiques que le jeu du commentaire anticipant ou élevant le sens des scènes amène efficacement en un concentré. Lorsque « éléphant », un des leaders meurent sous les balles, c'est un cri qui a traversé la salle. Plus intéressant encore, la démarche du filmeur, qui rejoint Van der Keuken, Naomi Kawase, Jonas Mekas, dont la caméra devient un bouclier, donne à celui qui la porte une qualité, un pouvoir qui oblige les soldats à révéler la nature de leurs actes mais aussi les force au respect de l'homme qui les tient ainsi en joue. Burnat le dit : filmer pour dire la lutte, dire la vie contre la mort et l'oppression, filmer, enfin, pour rester vivant.

Listen. Tourner clandestinement en Afrique du Sud, en 1959, pour contrer l'apartheid, livrer le récit d'un quartier, Sophiatown, de sa réalité - sa pauvreté, sa violence, l'extraordinaire vitalité qui le traverse et que cristallise l'apparition de Miriam Akeba - , tourner pour que la rage hurle aux oreilles. C'est ce qu'entreprit dans Come Back, Africa Lionel Rogosin. Lionel Rogosin, comme De Laurot, est un cinéaste de la bande à Mekas. On the Bowery sa première oeuvre impressionna et influença Cassavetes pour Shadows. Come Back, Africa influença Edgar Morin et Jean Rouch pour Chronique d'un été, notamment par ses scènes de conversations, de débats, que le cinéaste, ami des protagonistes, a captées au plus près de la parole, de l'effervescence intellectuelle sans que intervienne un découpage artificiel. Zacharia, le personnage principal, zoulou fuyant son village et la misère pour Johannesbourg, au terme de multiples exploitations, brimades, pousse un cri qui détruit toute bonne volonté, toute conciliation. Le film se termine sur ce hurlement, devant le corps de sa femme étranglé, dans la petitesse d'un logement de fortune au coeur d'un bidonville. 50 ans après, il résonne intact. Parfois, les luttes sont obstinées, elles durent jusqu'au bout de la vie. Voyage au bout de la vie est le titre d'un autre très court livre, de Tezer Ozlu. Tezer Ozlu a traduit A travers le miroir de Bergman. Son mari fut cinéaste. Son écriture procède par exposés, situations; à corps ouvert. Tezer Ozlu avait engagé en elle au risque de sa santé mental (Artaud lui souffle dans la nuque) « cette union qui touche à l'infini, qui donne vie et la transmet en même temps... »; elle avait, il nous semble, comme Orhan Veli le grand poète, stambouliote également, pris la mesure d'une vie douloureuse et décidé de ne rien regretter : « ma pensée était un silence silencieux. Une douleur silencieuse », que nous reprenons à notre compte contre l'inertie du Grand Soir, et tandis que le cinéma déploie son inoffensive ironie bon marché mais qui peut rapporter gros. « Va jusqu'où tu pourras » est le titre d'une compilation de Orhan Veli, poète donc, qui écrivit un poème sur une pince à épiler, sur l'asphalte, sur la moutarde, sur la solitude aussi, qui écrivit aussi dans une préface ceci : « l'histoire de la pensée n'est rien d'autre que celle de la filouterie », mais encore, « les hommes qui aujourd'hui peuplent la planète gagnent leur droit de vivre au prix d'une lutte incessante. Ils doivent avoir accès à la poésie comme à toute autre chose, et la poésie doit s'adresser à leur goût propre ». Egypte. Alexandrie. Bidonville. Des assedic pour financement. 50 cassettes mini DV volées - piratées - sur le port par le chanteur Saidi, viveur et protagoniste du doc. Habitant une tombe dans la nécropole antique et engloutie, quartier de Mafrouza, Adel filmé pour lui même, pour son humanité, ouvre un carnet : amour et poésie s'y conjuguent. La caméra de Emmanuelle Demoris voisine, longuement. Elle n'est ni arme de poing, ni bouclier; elle est si proche des hommes dans cet enchevêtrement de ruelles étroites, de niveaux et d'habitations hétéroclites, elle est si près de la Chambre de Wanda vue par Pedro Costa, mouvement spiralé et force centripète, que la caméra poing de Imane Demoris devient un oeil-oreille, une écoute par le regard – la coupe de la ville mise à jour par Vincent Dieutre dans son Jaurès, ce creux, Mafrouza l'habite, établissant les limites d'une zone de vie, sondant l'épaisseur d'un monde avec un peu de ciel bleu autour, cherchant une image qui pour emprunter les termes d'une sourate célèbre serait un vêtement pour le réel, et le réel serait un vêtement pour les images, des deux mains, "comme à constater que l'on ne fait pas un avec soi-même", cherchant une union "qui touche à l'infini, qui donne la vie et la transmet".

Ce texte est fondateur : petites_cameras.pdf

Expérience bouleversante, à vivre le dimanche à la cinémathèque française - pour encore quatre épisodes.

-----------------------------------------------------

emmanuelle demoris,le grand soir,mafrouza,edouard de laurot,come back africa,lionel rogsin,tezer ozlu,orhan veli


Beau Temps par Orhan Veli :

« Le beau temp m'a perdu.

Par un temps pareil, j'ai démissionné

De mon poste d'employé,

Par un temps pareil j'ai pris goût au tabac,

Par un temps pareil je suis tombé amoureux;

Par un temps pareil j'ai oublié

D'amener à la maison le sel et le pain;

Par un temps pareil, toujours

Ma frénésie d'écrire des poèmes resurgit.

Le beau temps m'a perdu »

 --------------------------------------------

En attendant dimanche :

 

http://www.youtube.com/watch?v=VDFznqweUTQ

 

aa