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24/02/2014

Tonnerre

Après la découverte du Naufragé suivi d’Un Monde sans femmes de Guillaume Brac, et après avoir laissé passer et s’effacer le long de ces quelques semaines les jeux de mots plus ou moins douteux et réussis sur ce titre, Tonnerre, et malgré une légère déception à l’issue de la séance (dû pour une bonne part à la musique, au faux-rythme en chausse-trappes), force est de constater que le film vit encore au fond de la mémoire ; les séquences se décantant jusqu’à l’étrange, jusqu’à l’angoisse qui semble les nourrir.

Flotte un rythme indécis malgré la précision de la mise en scène. Il tient sans-doute au mouvement des acteurs, tiraillés dans leur déplacement entre l’histoire qui les mène, les enchaîne, et leur propre stupéfaction d’habiter ce plan de cinéma comme cette ville (on y revient souvent sur ses pas) : ils sont naufragés, de nouveau. Sur ce rivage, l’angoisse est un rien s’ouvrant devant et derrière soi, le présage d’un néant entourant l’ilot de nos existences et un acmé : une passion amoureuse. Sous la petite ville endormie, le vide déploie son réseau en souterrain, nimbant une réalité d’incertitude. Noémie (Solène Rigot à l’affiche de Lulu femme nue) est dans l’incapacité de prendre une décision. Elle fuit. Mais à cette fuite ne correspond nul départ. Maxime a fui lui aussi, il s’est évadé et réfugié : il cherche un nouveau souffle et un nouveau départ. Les deux amants sont les pôles opposés qui s’attirent, deux "êtres évasifs". Après un film-rivage, un film mer, Guillaume Brac élabore un film-lac, un film île, où les eaux sont stagnantes et intérieures comme une marre, une retenue de larmes où s’engloutir. C’est le passé douloureux de Claude (Bernard Menez) ; une proximité de la vie la plus échevelée, exaltée et amoureuse, avec la souffrance et la mort : - le révolver n’est jamais loin et se découvre à la sortie d’une confidence, oh hommes-souterrains descendus dans la cave : autre angoisse révélée. Frappe telle séquence dans le Morvan enneigé : séquence de neige fondue, séquence redoublée dans le scénario et marquant une position de repli. Frappe encore cette scène, dans laquelle Maxime essaie d’endormir, en des gestes que le spectateur suit avec un certain doute et effroi, le chien de son paternel (au secret de la poésie), testant ainsi sur l’animal l’efficacité de son produit (éther ?).

Un seuil est franchi par le réalisateur ; les signes sont visibles, les impasses et les secrets brulent à la manière d’un brasier froid. L’anodin qui n’est pas l’anonymat mais le quotidien qui oblige, étage l’existence (oui, les existences se déroulent parfois sur des plans qui ne se coupent pas, à l’exemple d’un footballeur professionnel de l’AJA), serre son nœud coulant autour de vies minuscules : le tissu social contraint, lie, attache. Le drame et le mélodrame y affleurent. Ce qui bouleverse dans cette montée du « fatum », comme nous avait bouleversée l’ultime séquence d’Un Monde sans femmes, c’est la volonté du film de ne pas céder aux évidences, de croire aux retournements, à la répétition. Le romantisme apparent est contrarié : le tragique des situations qui poussent si fort au mélodrame, à un destin balisé, n’étouffe pas le désir d’être, mais aboutit à la « crise » qui elle-même se résout dans un geste dément échappant au cadre de la raison domestique et obéissant à sa propre logique. Le « moment catastrophique » est ici vécu comme une prise en otage des lois, une violation, une absurdité – défiant le banal. Le geste de Maxime (dont les équivalences et les tragédies se lisent dans les rubriques des faits-divers) dépasse la compréhension que peuvent en avoir les protagonistes. - "L'étreinte est une structure spécifique et unique d'endiguement" (Dirty Eyes de Lawrence Weiner).

Que ce soit dans Un monde sans femme ou dans ce dernier film, la liberté que les deux héros incarnés par Vincent Macaigne vivent est bien au-delà de la question du libre arbitre, elle tourne autour d’une vacance, d’un vide que l’anodin et le quotidien creusent ; elle nait d’un désespoir fécond, à la « frontière du prodigieux qui ne peut se produire qu’en vertu de l’absurde » ainsi que le note dans son Traité Søren Kierkegaard. On peut faire en sorte que ce qui a été et n’est plus soit de nouveau. C’est la grâce du cinéma, loin du principe de non-contradiction, des rapports de causalité. Contre le devoir de se résigner, le droit de désespérer écrivait Benjamin Fondane. Fondane qui en appelle à Job et s’appuie sur cet autre texte du penseur danois (La Répétition) : « Que Job s’incline sous le châtiment (…) Job s’y refuse et ainsi se resserre le nœud [de l’intrigue] que seul peut résoudre un coup de tonnerre. »

 

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